24 août 2012

Maryke

On l’a amenée en urgence à Frere hospital. Son lit était tout juste à côté du mien. Elle était très belle avec de grands yeux noirs et une chevelure assortie. Elle avait dans les 20 ans et elle était amoureuse, ça se sentait, ça se voyait.

Elle chevauchait la moto que conduisait son copain et ce fut l’accident… Elle avait une jambe fracturée. Elle fut aussi mise en traction, ce qui nous rendait « sœurs dans la douleur ». Elle parlait Afrikaans et j’en étais ravie car je pouvais m’exercer dans cette langue.

Au début, Maryke me regardait d’un air un brin soupçonneux et je me demandais bien pourquoi ? Elle m’observait. On a tout le temps de s’observer dans une salle commune de 20 personnes. Qu’est-ce qui l’intriguait chez moi ? Elle me dit : « Je croyais que les sœurs n’avaient pas de cheveux, ou bien alors que leur tête était complètement rasée ». Je lui ai expliqué que la plupart des sœurs portaient encore un voile – un peu comme les femmes musulmanes – ce qui n’était de toutes façons pas très hygiénique dans un climat chaud et c’est vrai que nous aimions avoir les cheveux coupés courts. Mais ils étaient bel et bien là, ces cheveux, elle n’avait qu’à voir… Lors de la visite – elle avait beaucoup de visiteurs – sa sœur est venue caresser mes cheveux et elle s’est rendu compte qu’ils étaient bien vrais !

En outre j’étais une sœur catholique (‘n nonne en langue Afrikaans!) une chose curieuse à cette époque pour les fidèles de l’Eglise réformée hollandaise à laquelle elle appartenait, en Afrikaans la Nederduitse Gereformeerde Kerk. Il y avait peu de contacts entre ces deux Eglises. Or pour s’apprécier mutuellement et se respecter, il faut d’abord se rencontrer. C’était teinté de sectarisme de part et d’autre. Quoi qu’il en soit, à cet hôpital, la glace entre Maryke, ses amis et moi fut définitivement rompue. Maryke voulait savoir pourquoi j’étais sœur et je voulais savoir pourquoi elle était amoureuse de Piet…. Nous nous sommes expliquées. Elle aimait un homme. J’en aimais un aussi, ce Palestinien nommé Yechoua et j’en aimais beaucoup d’autres…

Quand toutes les portes-fenêtres donnant sur la large terrasse étaient ouvertes, il était permis de fumer et Maryke fumait. Elle me provoqua une fois : « Je parie que tu n’acceptes jamais de fumer une cigarette avec moi ? » Je dis : « Le problème, c’est que je n’ai pas envie de fumer mais si ça peut te faire plaisir, je veux bien en essayer une ! » Elle est ravie, Maryke. Elle appelle une infirmière afin de me passer une cigarette « à la menthe, la plus légère, une longue cigarette anglaise » . Je l’allume au mauvais bout, je tire et je tousse… elle est désolée du spectacle. Mais le pire, et on ne l’oubliera ni l’une ni l’autre, c’est quand,  tout au fond de la salle, nous voyons la double porte s’ouvrir sur la silhouette du Dr A. Smit. Ce n’était pas son heure. J’ai fourré cette cigarette dans le tiroir de la table de nuit et, en passant pour demander des nouvelles, il a eu un sourire en zigzag en jetant un coup d’œil indiscret vers un mince filet de fumée qui s’échappait du tiroir. J’ai rougi, c’était en plein après-midi et il faisait très chaud. J’ai définitivement écrasé le reste de cette cigarette. Maryke était penaude… et satisfaite ! Elle est restée au moins six semaines à côté de moi dans cette salle commune. On a perdu contact, Maryke et moi. Dommage.

Une dame française dont le mari faisait des affaires avec une filature à Roubaix, en France, avait entendu parler de cet accident survenu à Indwe à la radio locale. Elle habitait East London et elle est venue me voir régulièrement. Elle m’a apporté un petit transistor. Grâce à cet appareil j’ai entendu l’annonce que le Dr Christian Barnard avait fait une transplantation de cœur. C’était le 3 décembre 1967. Une première mondiale. Nous étions très fièrs!

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 Louis Washkansky

C’était le 3 décembre 1967,  Louis Washkansky a vécu 18 jours.

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 Chris Barnard est mort à Chypre, Grèce, le 2 septembre 2001

La thérapie occupationnelle

La thérapie occupationnelle était proposée aux patients qui restaient longtemps hospitalisés, s’ils le souhaitaient. J’ai saisi cette offre. C’était l’occasion de créer de nouvelles relations et de faire des choses tout en oubliant un peu les douleurs. Ce type de thérapie occupationnelle était offert dans tous les hôpitaux d’Afrique du Sud.

Le « double spica », le gypse je suppose !

Après des semaines de traction, et afin de permettre aux fractures à droite et à gauche de guérir, on m’a mise dans un plâtre comme cela avait été fait à Pretoria après l’opération de la hanche droite en 1955. Ce gypse enveloppait le torse et descendait, à gauche jusqu’au bas de la jambe. Ce cloisonnement me rendit très malheureuse Je ne supportais plus rien et je pleurais. Cela dura je ne sais combien de temps. La large plaie de la cuisse gauche guérissait bien, mais une nouvelle infection cutanée s’est développée sous le plâtre de la jambe gauche, au mollet, là où la peau avait été prélevée pour la greffe. Il y avait une pression du plâtre plutôt rugueux à l’époque, et le fait d’être couchée sur le dos aggravait le frottement et les douleurs. On a ouvert une fenêtre dans ce plâtre pour soigner ça et je ne voulais pas qu’on me touche. Et c’est là, la seule fois dans ma vie je crois, où j’ai détesté le regard cliniquement froid d’une infirmière professionnelle, toujours la même, chargée de changer le pansement. Je pleurais de frayeur avant qu’elle n’arrive. On ne s’est jamais parlé ! Etrange. Ces moments-là étaient insupportables.

Posté par Katutura à 10:42 - Commentaires [0] - Permalien [#]


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