24 août 2012

Le bird-respirator, c’est fini

Combien de jours suis-je restée liée à cette machine à respirer, je ne sais pas. Comme il y avait un peu d’eau sur les poumons, cette eau devait être aspirée régulièrement à l’aide d’un petit instrument pour éviter une obstruction, et je me souviens clairement de la visite inopinée du Dr Peter Comfort au moment d’une de ces séances de succion. Il a balancé tout ça, il a ôté la connexion d’avec la machine et, avec une dextérité qui m’étonne encore aujourd’hui, il a refermé le trou de cette trachéotomie dans mon cou, sans points de suture. Il me dit : « Hello » et je réponds d’une voix de poussin enroué : « Hello ». Je pouvais parler. Ensuite il a dit à l’infirmière : « Donnez-lui la meilleure nourriture, juste un peu de poulet. » Ce fut bon de pouvoir manger et boire… mais beaucoup d’eau devait encore être aspirée.

La traction

On m’avait mise en traction bilatérale des semaines durant. Les escarres aux fesses s’étaient aggravées. Alors, le Dr A. Smith, avec ses confrères, qui avaient aussi mal que moi, inventèrent quelque chose pour me soulager. C’était une espèce d’appareil pour surélever un tant soit peu le corps et permettre aux escarres de guérir. Une infirmière, Hélène Smith, qui devint ma vraie amie, veillait à ce que rien ne casse ! Elle avait ses épaulettes d’infirmière en médecine générale bien en place sur ses épaules… Nous avons pleuré et ri ensemble, il y avait beaucoup de tendresse et d’humble courage collectif dans cet hôpital. Elle me racontait, et les médecins aussi parfois, des épisodes de leur vie !

 

Visites de consœurs

D’autres consœurs encore ont fait de longs voyages pour me rendre visite. Elles venaient parfois d’Aliwal North, du Cap ou de Indwe. Nous n’avons pas de communauté à East London. Donc, pour elles, c’était un très long voyage qui ne pouvait se faire en un jour pour venir à cet hôpital sur les bords de l’Océan indien. Cela me faisait plaisir qu’elles viennent. L’une d’elles m’avait apporté un livre sur la souffrance et j’en vois encore la couverture violette. Je vois encore le Dr P. Comfort saisir ce bouquin et m’en défaire.  Du cheni ! (Rubbish !) La souffrance à l’hôpital se passe de théorie. Une sœur m’a écrit de Cape Town en me disant de guérir car « on avait absolument besoin de moi » et elle m’a envoyé le livre du Dr Ziwago. Cela m’a fait très plaisir et m’a encouragée. Les sœurs dominicaines de East London venaient régulièrement é l’hôpital et donc aussi près de moi. Elles étaient très gentilles et généreuses. Et mon amie Rose Turner venait presque tous les jours.

Quand on a commencé à me donner de la vraie nourriture et de la vraie boisson cela a créé d’autres problèmes de digestion très existentiels aux infirmières qui étaient des femmes vraiment chics. On a gardé contact durant de longues années et je me demande aujourd’hui : que sont-elles devenues ?

Progrès

On me disait que les enfants métisses de Indwe, que je chérissais et qui me manquaient, priaient pour moi tous les jours. Cela me ravissait. Un fermier afrikaner, donc un « boer » des environs de East London, apportait des fruits frais chaque semaine. Il était plein de compassion. Quoi d’autre aurait bien pu le motiver ? On partageait ces fruits avec ceux qui le désiraient et j’en mangeais un peu. Il y a une telle épaisseur humaine dans cette société sud africaine !

Un jour, Peter Comfort a dit: « On va vous transférer en salle commune ». J’ai dit: “Je veux rester où je suis!” (We will transfer you to the common ward). Moi, j’ai dit: (I want to stay where I am).  Il a dit : « C’est une promotion, Dear! C’est parce que allez mieux !» (It’s a promotion, it is because you are better ! Dear) Alors j’ai dit: “C’est bien!”

La salle commune

Il y avait en tout 20 lits, donc 20 femmes malades. Toutes des européennes à peau blanche comme moi. Il y avait beaucoup de mouvement, beaucoup de vie, des rires et des gémissements, des infirmières qui courraient, des docteurs qui marchaient, des domestiques noirs qui nettoyaient.

 

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Un côté de cette salle donnait sur la terrasse bordée de « kaffirbome » en fleurs. (Erythrina caffra ) Le « kaffirboom » est mon arbre préféré, il fleurit avant que sortent les feuilles. A ce moment-là, ces arbres étaient une orgie de flammes dansantes dans l’azur sombre de la côte Est. L’Océan indien tout proche nous envoyait des bouffées d’air maritime quasi sexuées comme les caresses d’une main amie. Pleine de tendresse. 

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L’après-midi, on poussait les lits de quelques patients y compris le mien, durant quelques heures sur la terrasse. Je restais des heures et des heures à contempler cette beauté d’un autre monde et d’en jouir, spirituellement et sensuellement, cela me guérissait.

Posté par Katutura à 10:34 - Commentaires [0] - Permalien [#]


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