Indwe - Afrique du Sud

22 août 2012

Indwe - Afrique du Sud

 

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L'accident

J'avais dit non.

Lors de la rédaction de "Histoire inavouée de l'apartheid", qui est un témoignage, comme on dit en Suisse, enraciné en Afrique australe et plus particulièrement en Afrique du Sud, des amis m'aidaient: ils lisaient les textes, indiquaient des erreurs de style et d'orthographe, commentaient parfois, et critiquaient aussi. C'était me rendre service.

 En page 167 du livre, on trouve quelques lignes au sujet d'un accident:

 "Ce matin de juillet 1966 allait ouvrir d'autres horizons, d'autres chemins, un autre cheminement et d'autres défis qu'on ne peut prévoir, car on fermerait les yeux. On ne voudrait pas.

Il faisait un vent glacial, il avait plu. Les nids de poules des routes étaient pleins d'eau et de boue gluante. De gros nuages bleu gris roussis, presque noirs, à l'architecture dantesque, tapissaient le ciel. La terre était de parchemin rouge-ocre. Le Père de la Mission (Father O.H.) me demanda d'emmener un catéchiste à "St John of the Mountain". Une mission, comme le nom l'indique, dans les montagnes, dédiée à l'apôtre Jean. Je ne m'étais jamais rendue en  ce lieu, mais le catéchiste indiquerait le chemin pendant que je conduirais le VW Combi. La camionnette fut bientôt bourrée d'auto stoppeurs, des enfants et des femmes pour la plupart, et un vieillard, tout seul.

Sur le chemin du retour, ce fut l'accident. Qui me fit vivre, deux ans durant, dans le monde doublement à part des hôpitaux. Il me fut donné d'explorer ce monde, d'y rencontrer ses habitants, malades, soignants, domestiques."

 Je n'ai rien écrit de plus de cette expérience-là. Les amis disaient parfois:  "Pourquoi tu ne racontes rien sur cet accident, dont nous avons eu des échos par tes parents ici, et qui t'a valu deux années de séjour dans les hôpitaux d'Afrique du Sud?"

J'ai simplement répondu "non". Sans explication. Durant ces deux années de retour à la vie,  à la mobilité, des relations intensément humaines avaient été vécues. Il me semblait qu'en parler serait exposer, dévaloriser ces trésors relationnels profondément personnels, communs et communautaires. Ils ne m'appartiennent pas, pensais-je… ces souvenirs vivaces qui, parfois, tournent au cauchemar et pas seulement de nuit. Aujourd’hui encore…

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24 août 2012

Et j’ai quand même dit oui… mais des années plus tard

Je vais donc essayer d'écrire ce qui s'est passé. Ce n'est pas de la littérature, ni un conte, ni un témoignage… c'est un fait divers parmi des milliers d'autres. Un fait qui a changé, non pas l'orientation de ma petite vie, mais son contenu et sa forme, une vie soutenue par la rage de vivre et de faire vivre et dont l’origine, justement, est à la SOURCE.

La vie change

Cette vie a pris une tournure forcément adaptée. Durant assez longtemps il a fallu faire des efforts surhumains, serrer les dents, prouver, au regard d'une société de "rentabilité" (y compris ecclésiastique et religieuse) que j'étais normale et, surtout capable de travailler ! (fit for work !)

Depuis, plus que jamais auparavant, je compatis à la souffrance morale et physique qu'endurent tant de handicapés, de marginalisés, dans le rush d'une société à grande vitesse où la "seule performance montre à la meute si tu es un homme ou non!"

Vivre quand même

Après deux années, d'un hôpital à l'autre, j'ai vécu dans différentes régions d'Afrique australe, une vie normale, parfois survoltée, souvent en révolte contre les systèmes, leurs concepteurs, leur police, leurs chefs d'où qu'ils viennent.  En ceci, je partageais simplement les états d'âme, l'énergie, la vie des militants anti - apartheid. Mon inspiration, à moi, était "Jésus, le Chemin, la Vie, la Vérité, avant que le Christianisme ne l'ait déformé" (voir « Jésus avant le Christianisme, l’évangile de la libération » Editions Ouvrières, 1979, Albert Nolan). Je passais outre mes propres limites physiques, et je trouvais naturel que les autres en fassent autant. Pour moi, c'était un besoin que de défier les séquelles d'une ossature fragmentée et rafistolée avec amour, avec art, par ces chirurgiens sud africains qui sont devenus amis, aussi ceux, surtout ceux, qui sont morts depuis.

Mais j'avais toujours mal et je marchais de plus en plus mal.

De retour en Suisse dès 1980

Pour se conformer aux formalités de Caisses maladies helvétiques, on m'a emmenée chez un chirurgien orthopédique, quelque part dans les environs de Zoug. Il a fait faire des radiographies puis il a dit: "Ces opérations ont été mal faites, il faut opérer". Sans dialogue, sans s’informer du passé. Il ne savait pas ce qu'il disait. Il voulait opérer ! Cela m’a choquée et révoltée !

J'ai dit "non". Cet homme ne m'avait jamais regardé dans les yeux. On m'a donné des anti douleur que j'ai de temps en temps avalés. Des panadols. Et la vie a continué, à Fribourg, au Jura, à Lausanne et souvent sur les quatre chemins de la Suisse et au-delà. De temps en temps, je sentais comme un craquement étrange et discret, quelque chose se mettait en place dans cette ossature branlante et ça faisait alors, pour un temps, moins mal…

Au début de l'année 1997, ma supérieure, Sr A. m'a fortement conseillée d'aller voir un médecin. J'ai dit oui d'un cœur reconnaissant en me rendant, en compagnie de Verena, cette femme magnifique – elle-même infirmière - à la Permanence Médicale Universitaire, (PMU) à la Rue César Roux, à Lausanne, lieu où mes "papiers" avaient été déposés, depuis deux ans. Je reviendrai sur cette visite à la fin du texte.

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La Permanence Médicale Universitaire

 

Bien m’en a pris ! Faire la queue, ça m'allait, observer les gens, parler avec eux, voir ces jeunes médecins venir chercher les « clients », leur serrer la main, leur montrer le chemin vers leurs petits cabinets de consultation, c'était presque comme aux  urgences  (Out patients) à Tygerberg, à Pretoria, au Cap , à East London.

Le médecin qui s'est occupé de moi, M.Z.  ressemblait un peu à un grand ourson barbu. Il a posé toutes les questions selon le formulaire qu'il avait sous la main, ces questions n'avaient rien à faire avec mes os. Puis vint l’inévitable radiographie.  Ce qu'il a vu l'a un peu surpris, je crois. Cette topographie bricolée ! Il m'a demandé où j'avais mal. Aux os bien sûr. Il a proposé l'examen d'un spécialiste, soit en rhumatologie, soit en orthopédie. Je n'ai pas hésité, c'était l'orthopédie qu’il fallait ! Il téléphone au CHUV, à un chef de Clinique de la section traumatologie/orthopédie et fixe avec lui un rendez-vous pour moi. Je l'entends mentionner: "C'est quelqu'un de retour d'Afrique du Sud". M.Z, quel chic type, durant plusieurs années, il est resté le médecin généraliste toujours attentif et disponible.

A l'hôpital orthopédique, à Lausanne, un médecin, J. F.F.  (c'est son vrai nom) a ouvert de grands yeux face aux radiographies qui lui révélaient  une structure osseuse  bancale. Il a dit: "Elle a été faite où, la dernière opération?" "A Tygerberg Hospital, Cape Town, dis-je". Ses yeux se sont remplis de lumière: "J'ai travaillé, un an durant, à l'hôpital à Johannesburg, et ce fut l'année la plus heureuse de ma vie. dit-il, comme un petit garçon qui raconte son dernier match de foot qu’il a gagné !". On s'est vraiment compris tout de suite, les deux. Sans piper mot, J.F.F. avait obtenu le visa pour l'entrée de mon cœur.

Lui et ses confrères ont opéré cette hanche qui l'avait déjà été par trois fois auparavant en Afrique du Sud. Des opérations très bien réussies puisque 25 années s'étaient écoulées depuis la dernière intervention à l'hôpital Tygerberg, au Cap, par le Dr André Roux que je n'oublierai jamais. Il est mort depuis.

J.F.F  je peux le dire, m'a remise debout. Après trois mois d’excellente  rééducation à la Maison-Mère à Menzingen et quelques semaines à Bulle, je revenais à Vinet 27 et je marchais sans douleur! Je grimpais dans les autobus et les trains sans trébucher… il y a 9 ans de cela, et ça tient. Cette opération a été faite à l’hôpital orthopédique, à Lausanne.

Lors d’un contrôle, J.F.F. mine de rien, a suggéré que je raconte cet accident qui m'avait presque émiettée. J'ai attendu et puis je m'y suis mise. Je l'ai écrit, ce récit, sur un vieil ordinateur que mes consœurs m'avaient donné et, ayant raconté ce dont je me souvenais, je lui ai donné ce texte.

Ce médecin spécialiste en chirurgie orthopédique a dit :  "Ne gardez pas ça pour vous, racontez cet accident … Racontez ces deux ans de retour à la vie en Afrique du sud… » Il y a eu des années d’hésitation avant que je reprenne ce récit. J’avais peur de revenir sur ce passé, pourtant fructueux !

Neuf ans plus tard, donc aujourd'hui en 2006,  je raconte cette histoire à l’aide d’un ordinateur DELL !

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Voici l’Afrique du sud, avec sa géographie politique

 

découpée d’avant 1994, donc telle qu’elle était en 1966

 

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Indwe

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Trouvez INDWE ! (environs 3000 habitants blancs à l’époque) 

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Un peu d’ Histoire

L'extraction de charbon  a commencé en cet endroit désolé en 1895 et la ville « boer » y fut construite en 1896. A son apogée c'était une ville pleine de vitalité avec 3 journaux, deux églises dans la petite ville blanche et plusieurs dans le township alias dortoir de la population noire ! Aujourd’hui, l’exploitation du charbon n’existe quasiment plus et les restes, qu’on  ramasse à la main, à même la terre, sont de qualité inférieure et constitue la manne des pauvres pour faire bouillir les gros grains de maïs.

Vous trouverez les gens de Indwe dans "Histoire inavouée de l'apartheid" (pages 161 à 168).

 

Indwe, en anglais « the blue Crane », (Anthropoides Paradisia) ou la grue bleue traduite du Xhosa,

C'est l'oiseau national de l'Afrique du Sud tout comme le cheval est roi aux Franches Montagnes jurassiennes. (Cette grue est une espèce de cigogne à longues pattes, la grue…bleue comme le ciel !) 

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Quel bel oiseau, quelles belles jambes, quel beau cou et quelle belle petite tête intelligente et curieuse…

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Je raconte

Oui, j'ai donc décidé de raconter ce qui s'est passé à Indwe, en cette fin juillet 1967 (le 20 juillet 1967 si j'ai bonne mémoire). C’est la première fois que je raconte cette histoire… pour quelqu’un d’autre que J.F.F.

 

Je le fais en reconnaissance envers le Dr Alain Smit, du Frere Hospital à East London. Il est mort, mais il me voit et je le sens content. En reconnaissance aussi, envers  ce bon Dr  L. Laubscher de Pretoria, envers  l'ami médecin Peter Comfort et sa famille, envers le Dr Jacques Rousseau, exilé,  envers le Dr Michael Perlmann et Ines, envers toutes les infirmières, les physiothérapeutes, envers mes consœurs. Mais avant tout en reconnaissance envers ma famille ! En  reconnaissance surtout envers Tom (mort) et d'innombrables collègues et amis qui ont foi en la vie et qui m'ont fait vivre, envers tous les malades, les blessés, morts ou vivants, avec qui j'ai vécu, souffert, pleuré, ri.

Pour un médecin, un journaliste, l'essentiel doit se dire en peu de mots, précis, exactes, à cause de l'espace ou du temps à disposition à la radio ou dans une page de journal. Lorsque j'enseignais la physiologie à mes étudiants des townships, je savais que, se limiter à l'essentiel est indispensable pour couvrir les sujets d'examens. Mais ce que je suis en train de raconter n'est pas un article ni une leçon, c'est un partage dans la confiance. Je prie donc qu’on pardonne les répétitions, les déviations, les réflexions non essentielles, et le va-et-vient entre le passé et le présent, entre là-bas et ici !

Je vais raconter ce vécu un peu comme le vieil africain adossé à sa hutte, raconte la vie pour "ceux de chez lui".

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Dans l'histoire de cet accident insensé comme l'est tout accident, l'essentiel est d'essayer d'y découvrir un sens

Il aurait parfois été plus simple de se laisser aller, de disparaître. D'où vient alors cette rage de vivre? Pourquoi franchir constamment ses propres limites? Simplement pour prouver son droit à une vie normal, à l'engagement, au travail, aux contacts avant tout avec les gens de tous les jours!

Mais l'essentiel, dans cette affaire, c'est encore autre chose: c'est le parfum de la fleur ! Oh! le parfum de cette rose rouge, du lilas, des bourgeons de sapins, de la violette et de la terre humide d'un matin de printemps! C'est l'odeur des gens, le chant des oiseaux, c’est les animaux et leurs frémissements et le hennissement des chevaux.

 

C'est surtout la tendresse d'un regard qui fait surgir celle de mon corps et de mon cœur, c'est la musique d'une voix connue, c'est la cadence du pas d'un ami que l’on entend venir, c’est la danse des jacarandas en fleurs dans le ciel du Transvaal, c'est l'appel insistant des ondes de l'Océan indien à East London, qui t'invitent au voyage vers les profondeurs, ou celles du Léman bleu qui t'invitent à te noyer dans sa lumière. C'est tout ça et tout ce qui dépasse la douceur de l'amitié, des amitiés innombrables, personnalisées que je perçois dans le ciel orageux, étoilé, de mes souvenirs.

Dans cet accident donc, l'essentiel paraît être le sens du non-sens. Il y a une fracture brutale dans le programme de la vie. La remise en marche d'une ossature et d'un corps fragmentés est longue et laborieuse. Dans mon cas, il a fallu deux ans et même davantage. Faire fructifier ce rafistolage, c'était le défi à relever. La libération d'une énergie latente, en soi, la possibilité de capter les énergies des autres, en pleine forme, pour participer à la création continue de notre petite planète, qui ne se fera pas sans nous. En Afrique du sud, nous nommions cela: "une utopie créatrice". J'y crois toujours.

Le retour en Suisse, mon pays natal, au Jura, au Clos du Doubs, en 1981, le choc du froid, de la neige d'une mortelle blancheur, du givre dans la nature, dans les systèmes vides de relations affectives… c’était brutal. Ce retour-là !

Les relations fonctionnelles ne laissaient pas de temps aux relations humaines ! Mon regard s’est durci. Injustement peut-être. Mes souvenirs grelottent de froid, du mal du pays, des gens de là-bas, ni meilleurs ni pires que ceux de chez nous, ici! Mais ils sont loin.

Futile de dire ces choses? Je ne sais pas. Dans une société systématisée, outrancièrement compartimentalisée, qui fragmente les cerveaux et les cœurs, nous avons besoin de guérison et, chaque jour, de nouveaux départs. J'ai envie de dire ces choses même si elles ont été dites, même si jamais elles ne seront lues. Dire que cela ne va pas de soi, que des médecins se trouvent là, au moment précis où, sans eux, tu mourrais. Les infirmières, les ambulances, les hôpitaux, cela ne va pas de soi. C'est un don de l'humain à l'humain qui me dépasse et qui me met dans un état de défis à relever, dans un état de gratitude. D’émotion, d’affection !

En Europe, en Suisse, la santé a un prix. En Afrique du sud, dans un système politique d'apartheid, cela allait de soi qu'on me ramasse, qu’on me transporte, qu’on me soigne jusqu'à la "remise en marche", sans jamais parler "fric", sans parler couleur de peau, niveau d'éducation, type de religion. "La couleur du sang du petit pikkinin noir, me disait ce médecin au regard clair, est la même que la tienne." L'attention des médecins était la même pour tous, je l'ai vu. Ce qui, aujourd'hui, n'est plus le cas car, dans ce pays arc-en-ciel en construction sur les cendres d’un passé injuste, l'injustice règne en maître, au moment ou j’écris ! La privatisation des soins de la santé fait que, celui qui peut payer peut se faire soigner, il guérira peut-être. Les pauvres meurent. Comment réfléchir, pour réfléchir juste?

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Mais revenons à l'accident en juillet 1967 à Indwe

J’essaie de mettre ce fait en situation :

Quelque temps avant cet accident j'avais revu ma famille, au Clos du Doubs natal, après 19 ans d'absence car, à cette époque, si les missionnaires masculins avaient des vacances régulières au pays, les femmes missionnaires, elles, n'en avaient pas. Ce n'est qu'après Vatican II qu'il fut décidé que les femmes aussi auraient droit, tous les six ans, à six semaines au pays. Pour moi, ce fut en mars et avril 1966. Ce fut revitalisant.

Si je ne me trompe d'année, c’était en début juillet 1967, une délégation de Sœurs de la Sainte-Croix en Afrique australe, cent cinquante sœurs environ, se rencontrèrent au Cap, pour une semaine de délibérations, de mise en commun, de "recyclage" dirions-nous aujourd'hui. J'étais du lot, arrivant tout droit de Indwe, après au moins une nuit et un jour de train à vapeur. Pour la première fois de ma vie de sœur, nous avions la possibilité de nous exprimer, en petits groupes, puis en plénum, sur les situations socioculturelles en Afrique australe, y compris l'actuel Zimbabwe, la Zambie, le Lesotho, la Namibie. (La politique et l'économie étaient plutôt tabous dans les conversations). Nous avons eu des conférenciers, mâles pour la plupart, chargés de traiter de sujets éducatifs, sanitaires, religieux. Un de ces conférenciers était un homme assez jeune, type quelque peu syrien, des yeux noirs, vifs, un regard intelligent et amical. La parole douce, accent typiquement sud africain qu'on reconnaît et qu’on aime tout de suite, des phrases courtes, un développement de la pensée facile à suivre. En plus de cela, j'ai détecté en cet inconnu un homme engagé, un petit « François » proche du petit peuple. Non, il n'était pas de l'Ordre des franciscains, il était un fils de saint Dominique! Nous sommes devenus amis depuis cette semaine-là. Et ça dure à travers les déserts, les mers et les années ! Aujourd’hui encore !

Pour la première fois, nous pouvions prendre le risque de nous exprimer, non plus les yeux levés vers les différentes autorités pour approbation ou correction, mais face à ces autorités, y compris quelques ecclésiastiques. Jusque là, à cause des grandes distances et des petits moyens, nous n'avions eu que de très rares rencontres et échanges entre consœurs.

Nous nous sommes donc retrouvées divisées parce que nous étions engagées dans des contextes divisés par le système d’apartheid. Pour la première fois, les voix des idéologies et tendances différentes, voire complètement opposées, se manifestaient timidement. Face à face en un lieu "blanc". Avec une langue de bois que nous pratiquions sans le savoir. On frôlait parfois la confrontation. Pour moi et pour bien des consœurs, j'en suis sûre, c'était la prise de conscience de nos divisions structurelles, l'espérance folle d'un rapprochement humain entre nous, les sœurs, et entre les gens que nous servions et nous-mêmes, un rapprochement motivé moins par le professionnalisme ou la fonction que par le désir et le besoin de relations humaines interraciales toujours inavoués puisque contraire à la loi sacra sainte du système!

 

Vatican II était passé. Mais, dans ce sud ensoleillé, nous étions heureusement loin de Rome, loin de Paris où mijotait mai '68. Je crois que cette distance avait autant d'avantages que de désavantages. Mais je ne m'étendrai ni sur l'un ni sur l'autre de ces deux éléments pourtant déterminants aussi pour nous en Afrique du Sud.

Dans nos discussions entre sœurs, que de prudence, d'hésitations, de timidité. Les Sœurs des zones blanches (donc civilisées, chrétiennes, intellectuelles) avaient un vocabulaire choisi, mieux articulé que les Sœurs des Missions périphériques dont je faisais partie. Mais nous avions peut-être plus de toupet… plus de contenu concret! Nous avions parfois la spontanéité narrative africaine qui déroute les intellectuelles empesées de bagage dogmatique!

 

J'en ai assez dit sur cette semaine à Cape Town. Elle avait fait surgir des espoirs et des énergies trop souvent refoulés ou non exprimés en communauté ni en groupe par crainte d’insécuriser et/ou de culpabiliser des collègues, des consœurs, des prêtres…

 

Je me sentais heureuse comme je ne l'avais plus été depuis longtemps car notre vie semblait percevoir enfin un sens dans un système qui n'en avait pas. L'Eglise et les institutions faisaient partie du système d’apartheid. Je suis donc revenue à Indwe avec toutes sortes de cadeaux pour mes trois consœurs avec qui j'avais grande envie de partager cet élixir de vie. Au goutte à goutte. Mais…

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La semaine d'après

 

Je ne me souviens plus du jour, un lundi peut-être (ce 20 juillet 1967). Le prêtre, Fr O.H., me demande d'emmener un catéchiste à une filiale ("Outstation"): St John of the Mountain". En VW Combi. Je n'étais jamais allée en cet endroit. Le catéchiste indiquerait la route chemin faisant. C'était à plusieurs heures de grimpe sur les chemins non entretenus (dirt roads") des montagnes dénudées d'un hiver pluvieux de juillet. Je tenais le guidon du véhicule. L'aller s'est bien passé. Et là-haut sur la montagne (St John of the Mountain), j'ai vu l'humble petit logis en terre battue, brun chocolat, qui sera la demeure du catéchiste et de sa famille. Les gens du village ressemblaient aux logis en terre battue. Mon cœur battait fort. Quel dénuement !

 

Le retour

 

Nous revenions vers Indwe. Je dis nous, car la voiture était bondée de personnes faisant de l'auto stop. Je revois le ciel où chevauchaient d'énormes nuages d'orage, noirs, gris, bleutés, sombres, orange-bruns, c'était dantesque. J'avais une prémonition. Je ne sais pas de quoi il aurait pu s'agir! Nous chantions comme d'habitude et le rythme africain adoucissait les secousses cahoteuses sur la route détrempée, pleine de rigoles et de nids de poules. La VW Combi camionnette que je conduisais était ouverte à l'arrière. Elle était lourde de gens, pour la plupart des enfants et un vieil africain. Un seul. Son visage est dans ma mémoire. Il est l'un de ceux que j'avais ramassés en chemin. Bien m'en pris. Prendre des auto stoppeurs est devenu aujourd'hui impensable dans ce beau pays. Que s'est-il passé?

Oui, la route était vaseuse, boueuse. C'était juillet, donc l'hiver dans ce pays du sud. Il avait plu et il allait encore pleuvoir. La pluie froide d'une saison hivernale au Transkei-Ciskei. Je le répète, car cela me semble être la seule explication possible à l'accrochage et au dérapage qui a provoqué l'accident.

La "pick-up"

Devant nous se traînait une "pick-up", également ouverte à l'arrière ;  devant, il y avait deux hommes dont le chauffeur.

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Elle zigzaguait un peu; nous avons cru qu'elle allait stopper et j'ai pris le risque de dépasser. Elle nous a immédiatement repassés et notre vieux combi, plutôt haut sur roues, de pivoter et de se coucher sur son flanc, moi dessous, "knocked-out ". La porte glissière, sans fermeture de sécurité, s'était ouverte. J'ai été éjectée, ou j'ai simplement basculé. Je ne sais pas. Personne ne sait. Personne ne fut blessé, ni les trois ou quatre personnes à l'avant avec moi qui tenais le guidon, ni Ntate, le vieil africain à qui je dois la vie, ni la volée d'enfants qui, ont-ils raconté, sautèrent de l'arrière comme autant de petits lapins agiles et étonnés.

 

Le corps, jusqu'au cou, est coincé sous le flanc du Combi. La tête, les épaules et les bras sont en dehors. Libres. Sains et saufs.

J'ouvre les yeux, je vois, à une immense distance, les visages curieux d'une foule d'enfants penchés vers moi. Ils ne savent que ressentir de cette situation imprévue, presque comique pour eux. On se sourit. Presque.

Je tombe et retombe dans le vide pour en émerger, retomber, émerger, retomber dans un trou, un vide. Je ne sens rien. Ni physiquement, ni autrement. Ntate, je l'appris plus tard, avait couru vers l'endroit le plus proche, une ferme, et vers le poste de police, juste à côté. Ce sont les policiers qui m'ont retirée de dessous le flanc du VW Combi pour me déposer à l'arrière de la  pick-up de police, sur une planche, ce n'était pas une ambulance. Assez cocasse, quand j'y pense, d'être ramassée par un pick-up de la police, avec beaucoup de soin, j'en suis sûre. Ils m'emmenèrent vers un minuscule dispensaire-hôpital, à Indwe justement, où un jeune médecin faisait sans doute un stage en zone rurale. Je ne me souviens plus de son nom. J'aimerais tant pouvoir le retrouver car c'est à lui, comme à Ntate, et à tant d'autres, que je dois la vie. Dans une "émergence", j'ai vu son visage et je le revois alors que j'écris. Il était jeune, il était beau et, surtout, il était là.

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Cette nuit-là

 

Je suis sur une couche de ce petit dispensaire-hôpital. Je suis dans le vide. Je "ne vois pas le temps passer". Le temps n'existe plus.

Ce qu'on m'a raconté, et je le crois, c'est que la trentaine de gosses-passagers du VW Combi avaient couru répandre la nouvelle dans tous les sens, dans ce modeste village paysan même si elle était enregistrée en tant que ville (dorpie-boer), dans les townships de la périphérie…

Ce qui s'est passé, et je le sens souvent dans mes veines, mes artères, mon cœur, c'est que les gens venaient, noirs, blancs, métisses, offrirent leur sang au jeune médecin qui n'avait pas de banque de sang ni aucun moyen pour faire l’analyse du sang offert ! Je saignais énormément, surtout d'une large plaie ouverte à la cuisse gauche. J'ai reçu du sang, à chaud, de je ne sais quels bienfaiteurs à Indwe. J'ai donc du sang d'Indwe dans mes veines. Pur sang. Sans contrôle aucun!

Le sang, c’est la Vie !

 J'ai ainsi été maintenue en vie des heures durant, grâce à la médecine terre à terre des petites gens que j'aimais tant. Le jeune docteur avait appelé d'urgence le Frere Hospital de East London, le plus proche. East London est situé sur la côte de l'Océan indien. Là où fleurit le Erythrina caffra  ou "Kaffirboom"! L’arbre des cafres.

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 La fleur du Kaffirboom que j’aime

Six bonnes heures de voiture séparent Indwe de East London … sur de nombreux kilomètres de chemin boueux (dirt roads). Mes trois consœurs de la petite communauté d'Indwe sont venu me voir. Je les ai aperçues dans une émergence (quand je refaisais surface pour quelques secondes); elles avaient un air d'enterrement. De plus, le fait, qu'à cette époque, nous étions encore enveloppées de noir, la tête, le cou, le tout, nous donnait un air plutôt lugubre en  permanence.  Elles étaient en souci. Elles avaient informé les supérieures, qui se trouvaient encore au Cap depuis la rencontre de la semaine précédente. Celles-ci avaient informé mes parents au Clos du Doubs: on s'attendait à ce que je meure, m'a-t-on dit…Moi je n'en savais rien, je clignotais "on and off". L'incident avait-il été amplifié en passant de bouche à bouche? C'est possible… Il y avait le téléphone de brousse et les media quand même ! C’était un fait divers. Mais les médecins sud africains, eux, pensaient que je devais vivre.

Etre, ou ne pas être : telle n’est pas la question : être c’est la VIE !

 

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L’avion de la compassion (The mercy flight)

 

Il avait plu toute la nuit. Au tout petit matin, le chirurgien chef en orthopédie de Frère Hospital vient me chercher dans un petit avion « de la Compassion » (Mercy Flight) ! Malchance ! Pas moyen de se poser sur la piste détrempée et vaseuse de Indwe ! Il repart pour revenir quelques heures plus tard pendant que des ouvriers essayent "d'assainir" cette piste en vitesse… Le Dr Alain Smit (aujourd'hui décédé) revient … et le minuscule avion atterrit… Je suis toujours dans le vide: vide de temps, de lumière, de gens pourtant présents et que j'aperçois dans des flash d’émergences… vide de douleur !

On me met, m’a-t-on dit, comme dans un hamac et ce médecin splendide commence les soins… dans les airs.

Frere Hospital

Je reprends conscience à l'entrée de Frere Hospital dont je ne sais rien du tout. Je suis à l’horizontale. Mes yeux rencontrent d'autres yeux tout proches cette fois ; une lumière inquiète y brille. Je ne sais combien de médecins et d'infirmières sont là autour. Ils parlent. Ils m'interpellent, ils me provoquent, ils sourient. Moi aussi. Ils me disent ce qui est arrivé, où je suis: à Frere Hospital (je n'en avais aucune idée). Ils parlent. Ils veulent qu'on communique. Il y a des sourires, il y a des caresses. Je me sens provoquée, je veux répondre, je retombe dans le vide et j’en ressors comme un petit poisson vient à la surface de l'eau pour un peu d'air ou par curiosité…ou comme un petit oiseau aux ailes brisées essaye obstinément à se tenir sur ses pattes…

 

On m'a raconté que le cardiologue - j'ai oublié son nom - avait dit: "Le cœur est écrasé, il s'en va, je ne peux rien faire pour cette patiente". Le Dr Alain Smit a piqué une colère, il a dit: "Je n'ai pas fait ces va-et-vient jusqu'à Indwe pour la laisser mourir." Quel bon docteur, cet homme, ni gros, ni gras, un peu trapu avec une belle tête et des yeux bleus un peu inquiets et questionneurs, toujours. Il était là, avec ses confrères de toutes les disciplines, semble-t-il, y compris, l'ami des chevaux et des pauvres, le Dr Peter Comfort! Entre deux plongées dans le néant, je reviens à la surface et on s'explore mutuellement. Quelqu'un dit: « Vos jambes sont cassées ma sœur » (Your legs are broken, Sister !). A quoi je réponds immédiatement: « Je veux aller à l’hôpital Verwoerd à Pretoria, on connaît mes jambes là-bas ». (J’y avais fait un séjour en 1955 pour un problème de hanche justement! Une Petersen’s Pin avait bloqué l’articulation de la hanche (internal fixation) (I want to go to Prétoria Verwoerd  Hospital, they know my legs there).  Le Dr A. Smit dit avec bonté: « Oui, bien sûr, mais vous n'êtes pas transportable! »  (Yes of course, but you are not transportable, Dear!) Vide. 

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Tant de mains pleines de tendresse humaine et d'efficacité médicale!

Elles restent incrustées dans ma mémoire: la douceur et l'efficacité de ces mains amies unies pour sauver la vie d'une étrangère. Dans le vide.

Respirer

Plus rien. Le temps n'existe pas. Rien. Pas de douleur. Rien, sinon que je suis là et que je le sais. Tout d'un coup, cette chose dans mon cou et ce souffle qui coule en moi comme un petit ruisseau d’eau fraîche. C’est de l'oxygène pompé au rythme des moulins à ailes hollandais qui tirent l'eau souterraine qui nous désaltère dans les zones rurales du Transvaal. J'en avais vu beaucoup de ces moulins à eau. Même rythme, même musique comme du jazz au ralenti.

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 Un petit filet d’eau au désert

Des paires d'yeux explorent les miens quand ils s'ouvrent. J'entends, entre deux plongées dans le néant : "On vous a fait une trachéotomie". Plus moyen de dire un mot. Je peux sourire quand même, car mon corps ne me fait pas mal puisqu’il est mort.

Les médecins, qui ne comptaient ni leur peine ni leur temps, m'ont – plus tard - raconté le miracle de « l’oiseau qui respire pour vous » ( bird-respirator). 

Frere Hospital ne possédait pas encore ce type d’instrument. Mais voilà que, quelques jours auparavant (ou était-ce la veille, je ne sais pas) le représentant d'une firme était venu faire une démonstration de cet appareil aux médecins et infirmières présents. Puis, il avait repris la machine pour le stocker dans les bureaux de la firme jusqu'à ce que l'administration de l'hôpital ait décidé de l'acheter ou non.

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Bird respirator

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Un jeune médecin, anesthésiste, le Dr Jacques Rousseau (qui doit se trouver actuellement en Australie) ne fait ni un ni deux ; il court à la firme, claque les portes ouvertes, s'empare du "bird respirator" à plein bras, dit aux employés ahuris: "C'est une urgence, on règle ça plus tard" et se précipite vers l'hôpital. Ils sont là, Peter Comfort, Jacques Rousseau, Alain Smit et Dieu sait qui encore, ensemble, ils font marcher cette machine qui m'a sauvé la vie en pompant efficacement l'air dans mes poumons. (Le cœur ayant été un peu écrasé, il y avait un peu d'eau par là autour, dans les poumons, ce qui empêchait la respiration). J'ai les yeux écarquillés, les oreilles à l'écoute. Ils rigolent, ces gamins de médecins. Pas d'erreur de fonctionnement. La machine "marche"Je les vois jubiler. Par intermittence je participe, d'une très grande distance à la rage de faire vivre de ce corps médical. Parler: c'est fini. Mon corps était encore "mort", et c'était une chance car je ne souffrais pas. Je ne sentais rien, pas même le tuyau dans mon cou, seulement le filet d’air frais comme une brise intérieure. Je voyais tout, j'entendais tout entre les plongées dans le vide et les émergences. Le Dr Rousseau et sa femme sont devenus mes amis, comme les autres plus tard et les infirmières aussi.

L'extrême onction

C'était le nom donné, en ce temps-là, à ce que la liturgie catholique nomme aujourd'hui "l'onction des malades". Le Père de la Mission de Indwe était venu à East London. Près de mon lit, sans y être invité, il lisait les prières d'un rituel "pour une bonne mort". Je ne le nommerai pas, ce prêtre, il est aujourd'hui un évêque terne s'il en est un, terne de naissance et de par son fonctionnement ! Il était inquiet. Il avait une mine d'enterrement. Il était triste à mourir et à faire mourir alors que je ne ressentais aucune tristesse. Il demandait pardon à Dieu, en mon nom et sans mon accord bien sûr, pour les péchés que j'avais commis avec mes pieds (onction avec un baume sur mes pieds), mes mains, mes oreilles, mes yeux (chaque fois onction, idem), il ne demandait pas pardon pour mes cavalcades intellectuelles, émotionnelles, spirituelles, ni pour celles de ma langue. En Anglais, on nommait cette « extrême onction » (The Last Sacraments) donc « les derniers sacrements. » Il n'y en avait plus après puisqu'on allait mourir. Mes consœurs, ayant fait le long voyage avec ce « Father » me regardaient d'un air d'outre tombe. Elles étaient tout de noir enveloppées de la tête aux pieds. Déjà endeuillées on aurait dit. Je me sentais plus vivante que  toute cette gente très catholique bien intentionnée  et tellement vide de vie et si vite résignée à la NON-VIE ! A la mort ! Mais je les aimais quand même, les sœurs.

 

 

J’avais avant tout besoin d’un sourire de joie et de vie tout court. Quelle aberration, la religion de ce temps-là. Elle prêchait un amour théorique, fonctionnel, institutionnalisé,  soumis à la volonté de Dieu alias celle des autorités. Même si leur praxis était aux antipode de la Bonne Nouvelle de Jésus… c’était comme un amour désincarné, du bois mort égaré sur les vagues molles et troubles « d’un long fleuve stérile » et mortellement tranquille. Alors que l’Amour n’est divin que s’il est humain. S’il brûle, s’il vibre, s’il éclaire. Concrètement. Cette expérience m’a radicalement distancée des rites envers qui je ressens une profonde allergie. Ma conviction s’est confirmée que Dieu, s’Il existe d’une manière ou d’une autre, n’est qu’Amour, et que ce que l’on nomme religion doit libérerl’homme et tous les hommes de toute pollution mortifère car ils sont nés de l’amour pour vivre et répandre l’amour. Il faut dire que j’étais loin d’être la seule à avoir cette faim, à avoir cette orientation, cette vision du monde « hors systèmes », mais il n’y avait entre nous que de minces vestiges de vases communicants. Il fallait se situer en dehors des murs de l’institution, paralysée et paralysante, pour prendre place, avec Jésus, au cœur d’un monde qui émerge douloureusement du chaos. Comme St Paul le disait aux Hébreux de son temps : « C'est pour cela que Jésus aussi, devant sanctifier le peuple par son sang, a souffert hors de la porte.  Donc, pour aller à lui,  sortons hors du camp, en portant son opprobre.  Car nous n'avons pas ici-bas de cité permanente, mais nous cherchons celle qui est à venir » He. 13 :12-14).

On a fait beaucoup de chemin depuis… encore qu’il en reste à faire, du chemin !

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Mais revenons à l’hôpital :

Aux soins « intensifs »

A l’époque, il n’y avait pas de secteur pour soins intensifs ni continus à Frere Hospital. J’étais dans une petite chambre, toute seule avec une infirmière en permanence à mes côtés. Quand elle s’assoupissait, la nuit, je la veillais. Il paraît que ma tête était grosse comme un ballon de foot. Je ne mangeais pas à cause du « bird respirator ». On me nourrissait au goutte à goutte (drip). Combien de temps je suis restée dans le coma « on and off » ou dans la semi inconscience, je ne sais pas. Je me souviens qu’on a amené un appareil à radiographier dans cette chambre et qu’on a glissé des plaques sous le matelas. Je ne sentais pas mon corps. Je ne me souviens pas des prélèvements de peau qu’on a fait au bras gauche et au mollet de la jambe gauche pour essayer de greffer cette peau sur la large plaie de la cuisse. Je n’ai pas de souvenir de cette opération mais je me souviens clairement de la peur qu’avaient les médecins, peur qu’une veine ou une artère importante, disait-ils, proche de l’articulation de la hanche gauche fut touchée ou s’infecte. Je les entendais parler et j’essayais de comprendre. Il fallait tout faire pour que cette plaie ne s’infecte pas. Ils ont tout fait. Ils ont réussi

Etat crépusculaire ou « Twilight state »

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Je n’avais pas encore de douleurs ; ça viendrait quand le corps revivrait et qu’on arrêterait je ne sais quel « coupe douleur ».

Je vivais dans un « no man’s land »  avec d’étranges expériences de vie. Par exemple j’entendais distinctement dans le couloir de l’hôpital, maman qui demandait à me voir, elle demandait le chemin, la porte…  « Laissez-moi la voir ! » alors que maman était au Jura. J’entendais des sœurs anglicanes psalmodier des prières et j’entendais un tintamarre de cloches qui sonnaient…je croyais être en Angleterre ! Mystère !

Le plus étrange : j’ai assisté, sans rien voir, en entendant tout, à l’information que donnait le Father O.H, (ce prêtre était le supérieur à la Mission) à son évêque, sur le fait que lui, (O.H) m’avait envoyée à St John of the Mountain…

Et ce qui était arrivé au retour. Etrange. Aucune émotion apparente. Rapport de faits. Aucune envie de ma part d’intervenir, c’était comme entendre un dialogue de fantômes à la voix officielle et caverneuse…derrière une espèce de rideau rouge brunâtre. Aucune émotion de ma part, aucune envie d’intervenir, ces deux personnages étaient dans un autre monde.

Le plus étrange de tout, parfaitement incompréhensible : j’ai entendu, ou plutôt j’ai assisté à un débat, dans une salle communale je pense, quelque part au Jura, sur la question de l’autonomie politique jurassienne. Une dizaine de protagonistes de différents bords débattaient de la question jurassienne avec leur accent français jurassien. Je ne savais presque rien de l’actualité de ce problème politique dans mon pays natal. Je ne voyais rien et j’entendais et je comprenais tout. Aucune possibilité de communication mais je n’en ressentais pas le manque. J’apprenais. Etrange ! J’aimerais vérifier ce qui s’est passé et en quel endroit ! C’était peut-être des Béliers, qui sait ? Dans tous les cas, c’était très animé.

En vivant des expériences, je ne ressentais aucune émotion, aucune envie de communiquer, j’étais comme spectatrice détachée d’un autre monde.

Plus tard, quand j’ai pu parler avec les médecins, j’ai raconté ces faits étranges. Ils m’ont dit que j’avais été dans ce qui se nomme « la conscience crépusculaire » , en anglais  « twilight state of consciousness ».  Un flottement de l’âme et de l’esprit entre deux mondes. Selon eux, cet « entre-deux » existe bel et bien. Mais je n’y crois pas forcément ni ne l’absolutise. C’était peut-être le choc et les puissants anti-douleur. Peut-être que certaines drogues créent de tels états de flottement. Je ne sais pas.

Ma foi est que je crois que ces deux mondes, matériel et spirituel, sont organiquement liés dans un état de devenir continu ! Le Créateur n’a pas créé le monde une fois pour toute ! Avec nous, Il continue de créer et de recréer ! Et nous avec Lui ! Et nous flottons souvent entre le Vendredi Saint et la nuit lumineuse de la résurrection !

Je ne sentais pas mon corps. Ma récente expérience à l’hôpital orthopédique de Lausanne est, qu’en Suisse, on administre parcimonieusement les anti-douleurs. Mais la réalité est différente.

Lors des émergences, je contemplais le bout de mes doigts tout flétris. C’était, m’a-t-on expliqué plus tard, un début de gangrène, idem pour les orteils. Je les regardais comme des choses tout à fait hors de moi.

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 C’est pas mes pieds, mais presque

Pour communiquer, alors que j’étais branchée à l’appareil respiratoire, les infirmières m'ont apporté un bloc-notes et un crayon. Là, je dessinais et j’écrivais mes questions et eux, médecins et infirmières, écoutaient en lisant, ils souriaient, ils riaient parfois et me répondaient de vive voix ! C’était alors moi qui répondais à leurs questions avec autant de petits dessins, comme dans une BD. J’ai pris plaisir, et eux aussi je sais, à ce genre de communication. C’était rigolo. It was fun ! Pourquoi ne pas avoir conservé ces bouts de papier ? Autant en emporte le vent… la vie allait de l’avant. Le personnel soignant - même si c’était un très grand hôpital – ne paraissait pas stressé. On aurait dit que les médecins, les infirmiers/ères et les employés/es travaillaient par plaisir, un plaisir tout humain ! il semblait y avoir une relation amicale entre eux et les malades.

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Le corps se réveille

Cependant, petit à petit, le corps se réveillait et cela, c’était l’enfer. Ce n’était pas drôle du tout ! It wasn’t fun at all ! Je pense que c’est à l’origine de ma terreur d’avoir mal aujourd’hui encore. Les extrémités des doigts et des orteils brûlaient et de grosses escarres s’étaient développées aux fesses. La sensation  (feeling)  revenait quand on me touchait au grand soulagement des docteurs. Mais j’avais mal partout. Mal à hurler Et sur le papier j’implorais : « Donnez-moi des anti douleur ». Et le médecin répondait : “On ose plus, on vous donne autre chose, sinon vous deviendriez dépendante ! Nous vous donnons d’autres médicaments. » (We may no longer give you strong  medication! You would get addicted, we give you another kind)… Alors je pleurais et je disais:   « Oh ! Pourquoi ne m’avez-vous pas laissé mourir ? » (Oh ! why didn’t you let me die?) 

Et je me souviens, c’est clair comme du cristal dans ma tête, le Docteur Alain Smit me dire, comme un frère, « Vous avez une tâche à accomplir dans notre société, c’est pourquoi vous n’êtes pas morte et vous allez vivre ». (“Sister you’ve got a tremendous job to do in our society, that’s why you’re alive !”) Comment douter encore ou même appeler la mort ? Cela résonnait comme quand Jésus dit : « Va annoncer la Bonne Nouvelle ! » Il fallait traverser cet enfer. Mais je n’étais faite ni pour l’héroïsme ni pour le stoïcisme ! J’étais un être humain comme tout le monde.

 oiseau

 Le p’tit oiseau de toutes les couleurs…

 

Plus tard les médecins m’ont expliqué pourquoi la camionnette VW combi ne m’avait pas tuée. C’est tout simplement parce que j’étais petite. Si j’avais eu un gros corps, j’y restais. Ils poursuivaient avec une caresse :  « Un petit oiseau a plus de chance de s’en sortir quand quelque chose lui tombe dessus qu’un gros dindon ! » (A tiny bird has more chance not to be crushed than a fat turkey !) Tant mieux pour les petits oiseaux. Et pour moi.

 

L’approche religieuse

Cette approche, en ce temps-là – peut-être aujourd’hui encore – était l’opposée de celle du Dr Smit et de ses confrères. C’était un problème pour les autorités religieuses et pour moi.

Une supérieure responsable, après un long voyage pour venir me voir me dit : « Soumettez-vous à la volonté de Dieu et profitez du peu de temps qui vous reste à vivre pour prier ! Et, même au lit, vous devriez mettre le léger voile blanc de nuit !» (sic).  Cela m’a énervée, j’ai montré du doigt une statue (de Hummel) de la Vierge Marie avec sa magnifique chevelure blonde et ondulée qui lui tombait sur les épaules et j’ai dit :

« Ma Sœur, regardez ses beaux cheveux ! » (Sister Superior, look at her beautiful hair !).

 Mais la Supérieure n’aimait pas du tout qu’on lui donne une réponse, mais pas du tout et celle-ci m’avait échappée ! J’ai essayé de lui sourire quand même et l’ai remerciée des visites.

Qu’est-ce donc que la prière ?

priere

C’est, je crois, être conscient que Jésus et toi, c’est tout un, tu te sens en compagnie, plus, « Je vis, ce n’est pas moi c’est Jésus qui vit en moi »   (Ga 2 :19-20). Cela ne veut nullement dire être saint ou parfait !

La joie d’être ensemble : c’est prier.

Voici l’idée de mes amis, les Jésuites :

ordinateur-portable

 

Oui!
on peut prier partout,
même devant son ordinateur
et voici où commencer...

Deux mondes : celui des ouvriers, celui des patrons

Deux mondes : celui d’une administration religieuse en l’occurrence, et celui des petits êtres humains administrés !

Deux dieux : celui d’une foi désincarnée et celui des petites gens humaines, vulnérables en qui Jésus habite vagit, gémit, pleure, rêve et pense à l’avenir…

Mes consœurs, et sans doute certaines supérieures aussi, ont fait un long chemin depuis 1967. Il aurait fallu pouvoir se parler,  mais les paroles d’un même langage peuvent avoir des significations différentes selon le contexte où elles sont prononcées. L’infaillibilité n’existe ni d’un côté ni de l’autre. J’ai souffert de cette forme d’autorité religieuse, la plus dangereuse autorité qui soit, qu’elle s’exerce in Iran, à Rome ou chez nous. Il est urgent d’apprendre et de crier sur les toits que la religion libère, parce que l’Amour libère. Une liberté aimante. Concrète. Responsable.

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Le bird-respirator, c’est fini

Combien de jours suis-je restée liée à cette machine à respirer, je ne sais pas. Comme il y avait un peu d’eau sur les poumons, cette eau devait être aspirée régulièrement à l’aide d’un petit instrument pour éviter une obstruction, et je me souviens clairement de la visite inopinée du Dr Peter Comfort au moment d’une de ces séances de succion. Il a balancé tout ça, il a ôté la connexion d’avec la machine et, avec une dextérité qui m’étonne encore aujourd’hui, il a refermé le trou de cette trachéotomie dans mon cou, sans points de suture. Il me dit : « Hello » et je réponds d’une voix de poussin enroué : « Hello ». Je pouvais parler. Ensuite il a dit à l’infirmière : « Donnez-lui la meilleure nourriture, juste un peu de poulet. » Ce fut bon de pouvoir manger et boire… mais beaucoup d’eau devait encore être aspirée.

La traction

On m’avait mise en traction bilatérale des semaines durant. Les escarres aux fesses s’étaient aggravées. Alors, le Dr A. Smith, avec ses confrères, qui avaient aussi mal que moi, inventèrent quelque chose pour me soulager. C’était une espèce d’appareil pour surélever un tant soit peu le corps et permettre aux escarres de guérir. Une infirmière, Hélène Smith, qui devint ma vraie amie, veillait à ce que rien ne casse ! Elle avait ses épaulettes d’infirmière en médecine générale bien en place sur ses épaules… Nous avons pleuré et ri ensemble, il y avait beaucoup de tendresse et d’humble courage collectif dans cet hôpital. Elle me racontait, et les médecins aussi parfois, des épisodes de leur vie !

 

Visites de consœurs

D’autres consœurs encore ont fait de longs voyages pour me rendre visite. Elles venaient parfois d’Aliwal North, du Cap ou de Indwe. Nous n’avons pas de communauté à East London. Donc, pour elles, c’était un très long voyage qui ne pouvait se faire en un jour pour venir à cet hôpital sur les bords de l’Océan indien. Cela me faisait plaisir qu’elles viennent. L’une d’elles m’avait apporté un livre sur la souffrance et j’en vois encore la couverture violette. Je vois encore le Dr P. Comfort saisir ce bouquin et m’en défaire.  Du cheni ! (Rubbish !) La souffrance à l’hôpital se passe de théorie. Une sœur m’a écrit de Cape Town en me disant de guérir car « on avait absolument besoin de moi » et elle m’a envoyé le livre du Dr Ziwago. Cela m’a fait très plaisir et m’a encouragée. Les sœurs dominicaines de East London venaient régulièrement é l’hôpital et donc aussi près de moi. Elles étaient très gentilles et généreuses. Et mon amie Rose Turner venait presque tous les jours.

Quand on a commencé à me donner de la vraie nourriture et de la vraie boisson cela a créé d’autres problèmes de digestion très existentiels aux infirmières qui étaient des femmes vraiment chics. On a gardé contact durant de longues années et je me demande aujourd’hui : que sont-elles devenues ?

Progrès

On me disait que les enfants métisses de Indwe, que je chérissais et qui me manquaient, priaient pour moi tous les jours. Cela me ravissait. Un fermier afrikaner, donc un « boer » des environs de East London, apportait des fruits frais chaque semaine. Il était plein de compassion. Quoi d’autre aurait bien pu le motiver ? On partageait ces fruits avec ceux qui le désiraient et j’en mangeais un peu. Il y a une telle épaisseur humaine dans cette société sud africaine !

Un jour, Peter Comfort a dit: « On va vous transférer en salle commune ». J’ai dit: “Je veux rester où je suis!” (We will transfer you to the common ward). Moi, j’ai dit: (I want to stay where I am).  Il a dit : « C’est une promotion, Dear! C’est parce que allez mieux !» (It’s a promotion, it is because you are better ! Dear) Alors j’ai dit: “C’est bien!”

La salle commune

Il y avait en tout 20 lits, donc 20 femmes malades. Toutes des européennes à peau blanche comme moi. Il y avait beaucoup de mouvement, beaucoup de vie, des rires et des gémissements, des infirmières qui courraient, des docteurs qui marchaient, des domestiques noirs qui nettoyaient.

 

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Un côté de cette salle donnait sur la terrasse bordée de « kaffirbome » en fleurs. (Erythrina caffra ) Le « kaffirboom » est mon arbre préféré, il fleurit avant que sortent les feuilles. A ce moment-là, ces arbres étaient une orgie de flammes dansantes dans l’azur sombre de la côte Est. L’Océan indien tout proche nous envoyait des bouffées d’air maritime quasi sexuées comme les caresses d’une main amie. Pleine de tendresse. 

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L’après-midi, on poussait les lits de quelques patients y compris le mien, durant quelques heures sur la terrasse. Je restais des heures et des heures à contempler cette beauté d’un autre monde et d’en jouir, spirituellement et sensuellement, cela me guérissait.

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Maryke

On l’a amenée en urgence à Frere hospital. Son lit était tout juste à côté du mien. Elle était très belle avec de grands yeux noirs et une chevelure assortie. Elle avait dans les 20 ans et elle était amoureuse, ça se sentait, ça se voyait.

Elle chevauchait la moto que conduisait son copain et ce fut l’accident… Elle avait une jambe fracturée. Elle fut aussi mise en traction, ce qui nous rendait « sœurs dans la douleur ». Elle parlait Afrikaans et j’en étais ravie car je pouvais m’exercer dans cette langue.

Au début, Maryke me regardait d’un air un brin soupçonneux et je me demandais bien pourquoi ? Elle m’observait. On a tout le temps de s’observer dans une salle commune de 20 personnes. Qu’est-ce qui l’intriguait chez moi ? Elle me dit : « Je croyais que les sœurs n’avaient pas de cheveux, ou bien alors que leur tête était complètement rasée ». Je lui ai expliqué que la plupart des sœurs portaient encore un voile – un peu comme les femmes musulmanes – ce qui n’était de toutes façons pas très hygiénique dans un climat chaud et c’est vrai que nous aimions avoir les cheveux coupés courts. Mais ils étaient bel et bien là, ces cheveux, elle n’avait qu’à voir… Lors de la visite – elle avait beaucoup de visiteurs – sa sœur est venue caresser mes cheveux et elle s’est rendu compte qu’ils étaient bien vrais !

En outre j’étais une sœur catholique (‘n nonne en langue Afrikaans!) une chose curieuse à cette époque pour les fidèles de l’Eglise réformée hollandaise à laquelle elle appartenait, en Afrikaans la Nederduitse Gereformeerde Kerk. Il y avait peu de contacts entre ces deux Eglises. Or pour s’apprécier mutuellement et se respecter, il faut d’abord se rencontrer. C’était teinté de sectarisme de part et d’autre. Quoi qu’il en soit, à cet hôpital, la glace entre Maryke, ses amis et moi fut définitivement rompue. Maryke voulait savoir pourquoi j’étais sœur et je voulais savoir pourquoi elle était amoureuse de Piet…. Nous nous sommes expliquées. Elle aimait un homme. J’en aimais un aussi, ce Palestinien nommé Yechoua et j’en aimais beaucoup d’autres…

Quand toutes les portes-fenêtres donnant sur la large terrasse étaient ouvertes, il était permis de fumer et Maryke fumait. Elle me provoqua une fois : « Je parie que tu n’acceptes jamais de fumer une cigarette avec moi ? » Je dis : « Le problème, c’est que je n’ai pas envie de fumer mais si ça peut te faire plaisir, je veux bien en essayer une ! » Elle est ravie, Maryke. Elle appelle une infirmière afin de me passer une cigarette « à la menthe, la plus légère, une longue cigarette anglaise » . Je l’allume au mauvais bout, je tire et je tousse… elle est désolée du spectacle. Mais le pire, et on ne l’oubliera ni l’une ni l’autre, c’est quand,  tout au fond de la salle, nous voyons la double porte s’ouvrir sur la silhouette du Dr A. Smit. Ce n’était pas son heure. J’ai fourré cette cigarette dans le tiroir de la table de nuit et, en passant pour demander des nouvelles, il a eu un sourire en zigzag en jetant un coup d’œil indiscret vers un mince filet de fumée qui s’échappait du tiroir. J’ai rougi, c’était en plein après-midi et il faisait très chaud. J’ai définitivement écrasé le reste de cette cigarette. Maryke était penaude… et satisfaite ! Elle est restée au moins six semaines à côté de moi dans cette salle commune. On a perdu contact, Maryke et moi. Dommage.

Une dame française dont le mari faisait des affaires avec une filature à Roubaix, en France, avait entendu parler de cet accident survenu à Indwe à la radio locale. Elle habitait East London et elle est venue me voir régulièrement. Elle m’a apporté un petit transistor. Grâce à cet appareil j’ai entendu l’annonce que le Dr Christian Barnard avait fait une transplantation de cœur. C’était le 3 décembre 1967. Une première mondiale. Nous étions très fièrs!

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 Louis Washkansky

C’était le 3 décembre 1967,  Louis Washkansky a vécu 18 jours.

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 Chris Barnard est mort à Chypre, Grèce, le 2 septembre 2001

La thérapie occupationnelle

La thérapie occupationnelle était proposée aux patients qui restaient longtemps hospitalisés, s’ils le souhaitaient. J’ai saisi cette offre. C’était l’occasion de créer de nouvelles relations et de faire des choses tout en oubliant un peu les douleurs. Ce type de thérapie occupationnelle était offert dans tous les hôpitaux d’Afrique du Sud.

Le « double spica », le gypse je suppose !

Après des semaines de traction, et afin de permettre aux fractures à droite et à gauche de guérir, on m’a mise dans un plâtre comme cela avait été fait à Pretoria après l’opération de la hanche droite en 1955. Ce gypse enveloppait le torse et descendait, à gauche jusqu’au bas de la jambe. Ce cloisonnement me rendit très malheureuse Je ne supportais plus rien et je pleurais. Cela dura je ne sais combien de temps. La large plaie de la cuisse gauche guérissait bien, mais une nouvelle infection cutanée s’est développée sous le plâtre de la jambe gauche, au mollet, là où la peau avait été prélevée pour la greffe. Il y avait une pression du plâtre plutôt rugueux à l’époque, et le fait d’être couchée sur le dos aggravait le frottement et les douleurs. On a ouvert une fenêtre dans ce plâtre pour soigner ça et je ne voulais pas qu’on me touche. Et c’est là, la seule fois dans ma vie je crois, où j’ai détesté le regard cliniquement froid d’une infirmière professionnelle, toujours la même, chargée de changer le pansement. Je pleurais de frayeur avant qu’elle n’arrive. On ne s’est jamais parlé ! Etrange. Ces moments-là étaient insupportables.

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Départ

 

L’état de santé s’aggravait, ça allait mal ! Une infection aurait pu être fatale et je ne résistais plus, tant j’avais mal. Le Dr A. Smit a contacté mes consœurs à Aliwal North, tout au nord de la province du Cap pour « me sortir quelque temps de l'hôpital » et « m’amuser un peu ailleurs » (to have a bit of fun). On me ramènerait à Frere Hospital dès que la peau serait redevenue saine et que, humainement, je serais moins angoissée. Dans la matinée, il avait ôté le gypse… J’entends encore le vacarme de cette scie électrique qui dégageait une poussière de craie blanchâtre teintée de sang coagulé… et je ressens encore la délivrance de sortir de cette camisole de force comme un prisonnier s’échappe d’une cage ! Et ça puait ! Je me sentais comme un poulet qu’on avait roulé dans les égouts. C’était la mi-octobre, le début du printemps… Mais ce magnifique médecin était sûr que je n’allais pas mourir !

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Nos magnifiques jacarandas !

Vers Aliwal North

Le médecin avait recommandé qu’on me transporte en ambulance. Les supérieures ont dit que la voiture des sœurs était assez grande et que tout irait bien. Notre infirmière cheffe, Sr J. arrive le lendemain. Elle a une discussion avec le Dr A. Smit. Ils se disent au-revoir et on m’enfile comme un paquet, par derrière dans ce van qui ressemble à celui de la police. Une espèce de camionnette fermée. Le trajet, sur des routes en construction,  s’effectue cahin-caha. Des heures et des heures de trajet… sans s’arrêter dans la hâte d’arriver sans doute. Il faut dire que les sœurs avaient profité de faire des achats à East London. J’avais l’impression d’être une marchandise parmi les autres… mais ce n’était pas vrai… Je crois qu’on m’avait un peu dopée pour l’occasion. Tout m’était devenu indifférent.

Le bain béni

On arrive à la tombée de la nuit – des nuits très noires en Afrique du Sud – on transporte ce corps flétri, que ne pèse pas lourd, sur un lit. La Sr J. a alors une idée géniale. Elle me dit : « Cela t’irait, un bain ? » Je dis « Oh ! oui, merci ! ». Un bain est préparé.

En ce temps-là les bains mousseux n’existaient pas (ils n’existent toujours pas dans la brousse). Alors Sr J. dissout dans l’eau du bain, un peu de ce tout simple savon rouge typiquement sud african qu’on nommait « lifebuoye » , l’équivalent du bon savon de Marseille chez nous.

SABONETE_LIFEBUOY

Quatre ou six sœurs soulèvent le drap et moi dessus, nue comme un ver de terre dont j’avais l’apparence, et elles me déposent, ou plutôt, elles me tiennent avec grand soin dans cette eau délicieuse, sans que je touche le fond de la baignoire. C’était comme un baptême par immersion, désencombré du jargon liturgique. On m’y laisse 10 minutes au moins. J’y serais restée pour toujours ! Quelle bonté très pratique, ces sœurs ! Puis elles me ramènent, toujours sur le même drap qui dégoulinait dans le corridor, comme dans un hamac, jusqu’au lit préparé pour l’occasion. C’était la béatitude ! (It was bliss !) 

J’avais moins mal et je commençais  à voir la drôleté de la chose !   Je crois que c’est ce savon rouge qui a guéri très rapidement cette infection. On m’a gardée environ 6 semaines à Aliwal North avant que Sr J. ne reprenne contact avec le Dr Smit pour me re-hospitaliser, le 25 novembre.                                                   

Ce fut fait. J’étais redevenue normale. Assumant les douleurs. Infections guéries. Une chance ! (You are your dear old self !) Cela a été l’occasion d’un très bon contact entre les sœurs d’Aliwal North et le corps médical de Frere Hospital.

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On recommence

J’avais un regard nouveau sur Frere hospital après le traumatisme du gypse ! Et je n’y arrivais plus en catastrophe cette fois. Je me souviens de l’immense bouquet de roses rouges que Diane Comfort, la femme de Peter, et que sa mère, m’ont apporté pour fêter ce retour ! C'est vrai que les roses fleurissent généreusement sur la côte indienne et, ce qui n’est plus le cas en Suisse aujourd’hui, elles embaument ! Des vraies roses ! Avec leur propre parfum qui te disent : « Je t’aime ! »

roses

 

Roses de l’amitié de Diane et de la maman de Peter Comfort

Comme l’infection était guérie, le Dr Smit a pu alors opérer. Il a fait une ostéotomie tenue en place par une plaque et des vis. Une espèce de greffe d’os.

Plus tard on m’a permis d’essayer de faire quelques pas à l’aide de béquilles, mais les muscles étaient complètement à plat. Atrophiés, disait-on. Cela durait des semaines et des mois. On ne faisait pas de physio thérapie car cette charpente osseuse était trop craquelée.

On m’avait apporté une « Hermes Baby » et j’écrivais lorsqu’on poussait le lit sur la terrasse. J’ai repris la thérapie occupationnelle et les médecins ont même permis que des amis m’emmènent à la plage ou chez eux pour quelques heures. En chaise roulante. Une amie, Rose Turner, une Petite sœur des pauvres parmi les pauvres au Cap aujourd’hui, venait à l’hôpital quasi tous les jours. Notre amitié était une vraie expérience spirituelle. On s’écrit encore.

Assez souvent, le Dr Smit m’a aussi permis de rouler n’importe où dans ma chaise et, bien sûr, je me dirigeais vers la section noire de l’hôpital. Cela me mettait en confiance. Je m’y suis ensuite rendue sans permission ce qui provoquait des petits problèmes à l’heure des repas, et à l’heure des visites médicales ou des soins.

Nous avons discuté de cette situation hospitalière – à travers toute l’Afrique du Sud – enracinée, structurée selon les lois de l’apartheid… Il en était ainsi dans les Eglises et les écoles. Même dans les communautés religieuses. Partout. Il fallait donc travailler du dedans – et parfois du dehors - des systèmes afin de promouvoir des changements structurels ! Mais les mentalités seraient plus résistantes aux changements que les structures… Il n’y avait pas de racisme chez ces infirmières, ni chez ces médecins, ni chez mes consœurs au fond. Le système était raciste, pas les gens. D’ailleurs nombreux sont ces médecins qui mouraient jeunes à cause du surmenage et du stress. Ils m’ont dit que, durant le week-end,  les jeunes médecins et les spécialistes  se rendaient à tour de rôle dans les pays voisins, notamment au Lesotho, au Swaziland, au Botswana, et soignaient, opéraient, tout la durée du week-end, les patients qui attendaient une intervention. Ils opéraient souvent avec des moyens de bord. Je sentais leur épuisement lors de leur visite le lundi ou le mardi suivant et l’un d’entre eux me dit : « Tu vois la couleur du sang d’un petit pikkinin est la même que celle du petit whithey. »

On se comprenait. On s’aimait.

Je pense, même si le Dr Smit ne l’écrit pas dans son rapport, que c’est parce que je bougeais beaucoup trop que « le clou a pénétré dans la surface articulaire de la tête » (the pin had penetrated the articular surface of the head). Je me souviens maintenant, C’est alors que le 6 mars, il a ôté cette plaque et cette pin de la hanche. Retour à la case de départ, la greffe n’avait pas pris.

Il y avait, travaillant à East London à cette époque, un docteur suisse ; il venait me voir avec sa femme et ils m’apportaient de superbes pommes et même un canif pour les éplucher. Il me semble que son nom, très sud-africain, était « Pretorius ». Je n’en suis pas absolument sûre. On a perdu contact.

Mater Dei Hospital ?NON!

A un moment donné, le Dr Smit m’a demandé si je n’aimerais pas être transférée à l’hôpital privé des Sœurs dominicaines, Mater Dei Hospital à East London même, et non loin de Frere Hospital.  De toutes façons, disait-il, les docteurs sont les mêmes pour les deux hôpitaux. Là, les « sœurs » avaient le privilège d’être « en privé ». Quelle idée ! J’ai dit non. Je préférais la rugosité humaine d’un hôpital d’Etat (State hospital) à la chambre privée, donc isolée de la Mater Dei, et j'avais peur, en plus, d’une « overdose de religiosité ». On a été un peu surpris de mon refus à Mater Dei, comme on le fut à Aliwal North quand on le sut. N’empêche que les Sœurs dominicaines venaient régulièrement à Frere Hospital, elles ne m’en ont pas voulu du tout et nous avons conservé de très bons contacts. Je faisais des efforts surhumains pour essayer de faire quelques pas avec des béquilles (ou des cannes anglaises comme on dit en Suisse). Non sans frustration. Cela n’avançait pas et la chaise roulante commençait à m’énerver. Cela prenait du temps…

(Aujourd’hui : Les chiffres parlent d'eux-mêmes. En Afrique du Sud, 37 pour cent des médecins du pays et sept pour cent de ses infirmiers ont migré vers l'Australie, le Canada, la Finlande, la France, l'Allemagne, le Portugal, la Grande-Bretagne et les Etats-Unis.
Au Zimbabwe, 11 pour cent des médecins et 34 pour cent des infirmiers ont quitté le pays à la recherche de nouveaux horizons. (par Moyiga Nduru dans http://www.mondialisation.ca/index.php)

Victory Park

Après quasi une année, j’ai pu sortir de l’hôpital pour rejoindre une communauté de nos Sœurs à Victory Park, au nord de Johannesburg, là où j’avais, il y avait bien des années, enseigné dans une école privée et blanche durant 3 années (de 1959 à 1963). Alain Smit allait prendre contact avec le Dr L. Laubscher à Pretoria tout proche de Johannesburg. Celui-ci verrait si quelque chose de plus pouvait éventuellement être fait pour améliorer cette ossature et le reste ! En attendant, c’est le médecin généraliste de la communauté et des environs, le Dr Michael Perlman – dont les enfants fréquentaient notre école – qui surveillait mon état. C’est fou ce que j’ai aimé ce médecin et sa famille d Israël !

Un choc

En réponse à ma question directe adressée au prêtre responsable de la Mission de Indwe (celui qui m’avait envoyée à St John of the mountain) le Fr. O.H. (aujourd’hui évêque des plus ternes s’il en est), il dit que mon état physique ne permettrait « plus jamais » (never) que je retourne à Indwe. La raison donnée étant que, vu les exigences du travail, beaucoup de déplacements en camionnette ou en combi VW « on avait besoin de quelqu’un de solide sur les jambes » (sic). Cela n’était pas dit méchamment, mais il n’y avait aucun sentiment humain dans la décision et le ton de ce prêtre dictateur – qui décidait de tout, même des sœurs et de leur avenir ! Morne et mortifère était ce curé qui m’avait imposé l’extrême onction à East London sans me demander avis. J’ai piqué une monstre colère, mais je n’ai pas discuté. J’en ai parlé avec des consœurs et des amis ensuite, et c’est allé. Mais j’avais la nostalgie de Indwe et des petites gens qui, elles, pensaient aussi à moi, je sais. Le transfert de East London à Johannesburg s’était effectué en avion. Sans problème.

Durant les premières semaines dans ma communauté, cela n’allait pas fort : j’étais tiraillée entre l’urgence de bouger, d’être active et le fait d’un handicap évident ! J’étais irritable et mes consœurs ont vraiment été très patientes et bonnes. Je les voyais travailler dans cette école vibrante d’activité et j’aurais voulu en faire autant.

Le Centre de réhabilitation des ouvriers ou « Workers’ Rehabiliation Center ».

Le Dr Michael Perlman est venu passer voir comment ça allait. Il a eu une idée géniale qui m’étonne encore aujourd’hui ! Il connaissait le Centre de réhabilitation pour ouvriers accidentés, une institution orthopédique récemment construite pour remettre sur pieds des grands blessés. Blancs. Nous, les sœurs, nous ignorions son existence. En discussion avec la supérieure (une sœur qui nous a quittées pour aller chez les contemplatives carmélites), ainsi qu’avec l’administration du Centre (WRC), on m’y a inscrite en tant que patiente journalière. Le Centre ne se trouvait qu’à un quart d’heure de voiture de la maison des sœurs. Le Dr Perlman voulait, au moyen d’une physiothérapie appropriée, redonner vie à mes muscles atrophiés avant de prendre contact avec le spécialiste orthopédique, le Dr L. Laubscher.

De mon côté j’étais encore sous le choc de m’être entendu dire, (en plus du Father O.H.) lors d’une visite de la supérieure provinciale, que « Elle (donc moi) sera handicapée pour la vie… »  Je n’avais plus envie de voir ni docteurs, ni infirmières, ni hôpitaux ni personne ! Ce n’était pas une dépression comme on dit en Suisse, c’était un ras-le-bol de moi-même face à un avenir inconnu, autant dire sans avenir selon cette supérieure (she will be a stretcher case for life avait-elle décrété)! (sic) Mais l’idée du Dr M. Perlman alluma comme une petite lumière dans ce tunnel. Je me suis laissé faire, pour enfin reprendre le dessus et collaborer de toutes mes forces avec les chances qu’on m’offrait ! Tant d’autres n’avaient pas ces soins !

WRC

Un autre monde à découvrir. Les patients étaient des ouvriers, la plupart, mais pas tous, des manuels. J’étais la seule femme. Une patiente, une dame anglaise qui était arrivée en avion de Londres, repartit le lendemain, prise de panique. Elle s’était imaginé autre chose.

Je restais donc, seule femme avec ces ouvriers blancs blessés, mutilés en travaillant. C’était la classe blanche du monde ouvrier d’Afrique du Sud que j’ignorais complètement. Ce fut un choc. Je croyais que les seuls ouvriers manuels de ce pays étaient forcément des Noirs. C’est dire toute l’ambiguïté qui ressort de n’être engagée que d’un côté de la barrière et de ne voir les choses que de ce seul point de vue. La classe ouvrière blanche existe bel et bien, avec ses problèmes multiples ajoutés à celui d’être méprisée par les concurrents noirs. Ces ouvriers étaient soupçonnés de paresse, ils étaient classifiés Blancs pauvres (« poor whites ») par les secteurs d’Assistance publique, par les Organisations non gouvernementales et par les Eglises qui trouvaient plus facile et plus propre de lutter avec la masse noire pour déraciner – du bout des lèvres - l’apartheid ! Seul le Parti nationaliste essayait, en temps de période électorale, de s’intéresser à ces « Blancs pauvres » afin de récupérer leurs voix en leur faisant des promesses qui ne seraient pas tenues une fois au pouvoir. 

 

Au Centre de réhabilitation, je découvrais ces travailleurs blancs, accidentés, et cela me révélait aussi leurs conditions de travail sur les chantiers, dans les fabriques et sur les rails ! Il y avait des maçons, des charpentiers, des conducteurs de grue, des manœuvres de trains et de locomotives, des sportifs. Tous étaient des hommes terre à terre. Ils parlaient presque tous Afrikaans, la langue de Boers que je maîtrisais avec plaisir.

Le Centre n’était pas interracial. Je ne sais ce qu’il en est advenu. On m’a dit que ces structures avaient été déplacées, mais je ne sais où.

Un petit problème inexplicable

La communauté des sœurs et le Dr Perlman étaient contents de cette possibilité de réveiller mes muscles endoloris et sans force. Mais il y a eu une alerte de la part de la supérieure provinciale à A.N.pour qui je paraissais vraiment être un casse-tête ! Elle questionnait le fait que, supposée être enveloppée dans une longue robe noire et un voile, à l’époque, je me trouvais être là, une patiente en training, parmi d’autres patients, des ouvriers blancs, comme à Frere hospital à East London. Le pire, pour elle, semblait-il, est que ces patients étaient des hommes et j’étais la seule femme, une sœur ! Seulement, je ne sais comment elle avait interprété « Centre de réhabilitation pour ouvriers ». Cette supérieure avait passé sa vie dans l’administration, plutôt distancée de la base ou des « grassroots » comme nous disons en Afrique du sud. Elle me convoqua donc à la Maison provinciale pour faire face à son conseil d’administration et à elle-même. Mais je ne connaissais pas le but de cette rencontre. C’était un ordre. Une voiture fut organisée et ce fut le voyage de 10 heures à l’aller et de dix heures au retour. Je me sentais sur le banc des accusés sans savoir pourquoi. Je n’avais rien à répondre à des questions qui n’en étaient pas. Je ne pleurais même pas. Je me sentais comme un muscle amorphe. Je ne pouvais qu’interroger du regard ce Conseil d’Administration. Ce fut l’infirmière cheffe, qui était également ma consœur qui m’accompagnait, qui régla médicalement le problème de l’autorité en disant, je la cite : « Laissez cette  sœur se remettre sur pieds ! Il y a du travail qui l’attend ! » A moi, en aparté sur le chemin du retour, elle me dit : « Oublie, ceci n’aurait jamais dû avoir lieu ! » Je lui en sais gré aujourd’hui encore. Et, de retour à Johannesburg, la vie au Centre de réhabilitation continua.

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Au travail

A 8h00 du matin, on m’amenait au Centre qui se trouvait juste à côté d’un couvent et d’une école de Sœurs irlandaises nommées « the Sisters of Mercy ». Une fois mon training enfilé, les séances commençaient, consistant en des exercices répétitifs, par périodes de 45 minutes : des contractions à l’aide d’un poids qu’il fallait faire remonter par une courroie rattachée à une poulie, et le tout lié à mes jambes dont les muscles devaient travailler pour que ça marche !

J’essayais de me chanter des petits refrains pour donner un certain rythme à cette monotonie. Après une demi-heure, quarante minutes, le poids devenait plus lourd et je ralentissais. Pire, je trichais dans une mélancolique contemplation de cette poulie… mais la bonne volonté y était. Puis, il y avait l’eau et les massages sous l’eau et là, grâce à une splendide monitrice qui fut plus tard accidentée et dont le père était médecin ; avec elle j’ai appris à nager et à vraiment jouir de l’eau.

A midi, il y avait le repas dans la salle commune : une nourriture pour sportifs, c’est sûr ! J’ai appris à connaître ce monde ouvrier à table ! Cela m’a fait relativiser d’autres tables, d’autres mondes, d’autres formes de politesse, d’autres menus, y compris les menus des couvents et d’autres institutions.

Il m’est arrivé qu’une fois, pendant le repas, je me trouve face à face avec le boxer Willie Toweel de renommée internationale.

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C’est Willie Toweel

Il recevait une thérapie au visage pour quelques os cassés lors d’un match de boxe. Les frères Toweels étaient tous des boxers  et leur père, un boxer lui-même, était le manager des fils. Ils étaient catholiques pratiquants et venaient à la messe à l’église Saint Charles, l’église « presse-citrons » (lemon squizzer) de notre paroisse. Avant un match de boxe, Willie venait à la messe tôt le matin en semaine, et il mettait dans le tronc sous la statue de la Vierge Immaculée, des liasses de Rands pour qu’elle l’aide à gagner le match en cassant la figure à l’adversaire. C’était un honneur pour la paroisse, plus un bénéfice appréciable.

En réponse à mes questions, Willie m’a expliqué qu’il ne pouvait sans autre anéantir son adversaire. Ce « noble » sport avait des règles très strictes, disait-il. Etrange, la boxe. Je déteste ce sport animal. Cependant, mastiquant vigoureusement sa nourriture en face de moi – un peu comme une jument qui arrive au râtelier garni de foin parfumé -  ce boxer avait l’air d’un agneau… bien que son vocabulaire paraisse limité au jargon élargi de la boxe et de ses techniques. Je me demandais comment il s’y prenait pour montrer un peu de tendresse à sa femme. Dans cette famille, il n’y avait qu’une fille, elle a voulu s’essayer à la vie religieuse chez nos sœurs, mais ça n’a pas marché.

L’après-midi

L’après-midi, on participait à des jeux pour améliorer l’équilibre : faire rouler une boule assez lourde le long d’une piste pour faire tomber des quilles debout, tout au fond de la salle ; du tennis de table, lancer des fléchettes au centre d’un cadre rond et d’autres choses encore.

Oui je me sentais un peu gâtée, même bien dans ma peau, là, parmi ces hommes un peu bourrus dans les bords et cependant très courtois et les physiothérapeutes étaient super encourageantes !

Après cela et jusqu’à 16h00 nous avions la thérapie occupationnelle que j’aimais beaucoup. Le but était toujours, dans mon cas, l’amélioration du tonus des muscles. On avait inventé quelque chose de tout à fait génial, voici : le patient pouvait choisir l’objet qu’il allait fabriquer. Il pourrait en garder un et les deux autres resteraient propriété du Centre pour être vendus lors de fêtes, et les recettes serviraient à racheter du matériel.

Des cages à oiseaux

 

J’ai choisi de fabriquer des cages à oiseaux pour abriter les oiseaux de passage dans les jardins, et puis, j’ai fait des chevaux à balançoire pour les enfants.

cheval

mangeoir

 

Tu choisis un modèle et tu le décalques sur du bois pas trop épais mais pas du « plywood » qui serait trop dur. Tu es prête ! On te pose alors sur une chaise un peu élevée où tu es bien en équilibre devant une petite scie électrique placée sur la table à hauteur de tes coudes pour que tu puisses en diriger la coupe ! Autour de la jambe gauche, autour du mollet et autour des muscles entre le genou et la hanche (je ne sais plus le nom) on t’applique une courroie d’un centimètre et demi environ de largeur  en cuir souple qui est connecté à un petit moteur électrique. Le moteur ne démarre que par la contraction des muscles ! C’est un effort surhumain ! Le moteur se tait et la scie s’arrête net dès que je « laisse-aller ». La contraction qui active le moteur, active la scie qui se met à scier la pièce de bois que je tiens devant moi. Une contraction : cela démarre l’espace de quelques secondes, si on arrive… au début je n’arrivais pas… on me laissait là… et tout d’un coup ça repartait pour 2, 3, 4, 5, secondes. Alors tu sciais quelques millimètres, puis un centimètre, puis encore un, et puis dix, selon l’énergie engendrée par la contraction. Persévérer faisait mal, on suait, on souffrait, on pleurait… C’était un peu comme l’entraînement d’un athlète je pense. Petit à petit et après beaucoup de séances, tu arrivais en une heure ou deux à découper les 4 petites parois d’une quinzaine de centimètres carrés, de la cage à oiseaux. Quand tu avais fini toutes les pièces, c’était la joie de construire tout ça en une vraie cage et tu pouvais la peindre aux couleurs qui te plaisaient. Et tu entendais déjà le gazouillis des merles qui viendraient s’y nicher, y faire l’amour, y déposer leurs œufs, y voir éclore les oisillons… Une de ces cages est suspendue à un arbre dans le jardin du Dr L. Laubscher, a-t-il dit à une de mes consœurs infirmière qu’il connaissait bien.

Mais le plus important, c’était les muscles qui reprenaient vie et ça faisait mal en se réveillant !

C’était fascinant. Nous étions plusieurs devant ces machines. Il y avait parfois des larmes et de gros jurons et les physios, alors, n’insistaient pas quand l’un d’entre nous en avait marre. Elles étaient formées pour nous motiver, le reste viendrait.

A 16h00, une consœur venait me chercher en voiture. Jamais en retard et j’allais, durant les premières semaines surtout, directement au lit, parfois en pleurant de misère car ce corps qui se réveillait, faisait très mal. Parfois c’était une des physios qui venait me chercher le matin et me ramenait le soir car elle habitait non loin de chez nous… On me donnait parfois une journée libre. Mais je réclamais bien vite de retourner au WRC dès le lendemain !

Il me semble que cette machine : qui réactivait la musculature par des efforts motivés par des objets à créer, était le plus efficace. C’était très bien calculé et, lorsque le muscle se fortifiait un peu, la courroie était relâchée pour continuer le « build-up ». Je n’aimais pas ça mais ces efforts ont porté des fruits.

 

Cedric

Il travaillait aux Chemins de Fers d’Afrique du Sud en tant que manœuvre. Durant une manœuvre, il fut écrasé entre deux tampons de locomotive (bumpers).

Il survécut avec seulement la moitié de son corps : tout le bas, en dessous de l’estomac, n’existait plus. Il était posé, avec ses poches d’élimination de l’estomac et d’autres organes, dans une sorte de vaste vase. Comme une immense fleur estropiée qui ne flétrit pas. Un tour de force des médecins engagés d’Afrique du Sud pour sauver la vie d’un homme. Un quart d’homme : un mythe grec. Des bras puissants et le visage d’un dieu. Sa femme l’a abandonné après l’accident. Ils n’avaient pas encore d’enfants.

 

Nous sommes devenus amis, lui et moi. Il m’a montré ses albums de photos, y compris celles de son mariage, et celles de ses exploits sportifs. Parfois, il piquait des rages car le corps – qu’il sentait – ne suivait pas la tête. Il était sous constant contrôle médical à cause du danger d’infections. Ses parents aussi l’avaient presque abandonné !

 

Je suis allée leur parler de leur fils et je crois qu’ils ont compris qu’être mutilé n’empêche pas d’aimer.

Plus tard, une fois redevenue mobile, alors que j’avais repris le travail au Cap, ce sont mes consœurs qui sont devenues la famille de Cedric. Elles allaient parfois le chercher dans le large VW Combi de la communauté. Il restait dans une espèce de chaise roulante et passait une journée avec les sœurs à Victory Park ou à Mondeor. Il n’a pas vécu longtemps. Peut-être deux années. Il est mort. Je n’oublie pas son visage, ni ses bras, ni ses mains, des belles mains parfaitement formées. Il aimait dessiner. Je n’oublie pas son regard… son âme !

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