24 août 2012

Au travail

A 8h00 du matin, on m’amenait au Centre qui se trouvait juste à côté d’un couvent et d’une école de Sœurs irlandaises nommées « the Sisters of Mercy ». Une fois mon training enfilé, les séances commençaient, consistant en des exercices répétitifs, par périodes de 45 minutes : des contractions à l’aide d’un poids qu’il fallait faire remonter par une courroie rattachée à une poulie, et le tout lié à mes jambes dont les muscles devaient travailler pour que ça marche !

J’essayais de me chanter des petits refrains pour donner un certain rythme à cette monotonie. Après une demi-heure, quarante minutes, le poids devenait plus lourd et je ralentissais. Pire, je trichais dans une mélancolique contemplation de cette poulie… mais la bonne volonté y était. Puis, il y avait l’eau et les massages sous l’eau et là, grâce à une splendide monitrice qui fut plus tard accidentée et dont le père était médecin ; avec elle j’ai appris à nager et à vraiment jouir de l’eau.

A midi, il y avait le repas dans la salle commune : une nourriture pour sportifs, c’est sûr ! J’ai appris à connaître ce monde ouvrier à table ! Cela m’a fait relativiser d’autres tables, d’autres mondes, d’autres formes de politesse, d’autres menus, y compris les menus des couvents et d’autres institutions.

Il m’est arrivé qu’une fois, pendant le repas, je me trouve face à face avec le boxer Willie Toweel de renommée internationale.

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C’est Willie Toweel

Il recevait une thérapie au visage pour quelques os cassés lors d’un match de boxe. Les frères Toweels étaient tous des boxers  et leur père, un boxer lui-même, était le manager des fils. Ils étaient catholiques pratiquants et venaient à la messe à l’église Saint Charles, l’église « presse-citrons » (lemon squizzer) de notre paroisse. Avant un match de boxe, Willie venait à la messe tôt le matin en semaine, et il mettait dans le tronc sous la statue de la Vierge Immaculée, des liasses de Rands pour qu’elle l’aide à gagner le match en cassant la figure à l’adversaire. C’était un honneur pour la paroisse, plus un bénéfice appréciable.

En réponse à mes questions, Willie m’a expliqué qu’il ne pouvait sans autre anéantir son adversaire. Ce « noble » sport avait des règles très strictes, disait-il. Etrange, la boxe. Je déteste ce sport animal. Cependant, mastiquant vigoureusement sa nourriture en face de moi – un peu comme une jument qui arrive au râtelier garni de foin parfumé -  ce boxer avait l’air d’un agneau… bien que son vocabulaire paraisse limité au jargon élargi de la boxe et de ses techniques. Je me demandais comment il s’y prenait pour montrer un peu de tendresse à sa femme. Dans cette famille, il n’y avait qu’une fille, elle a voulu s’essayer à la vie religieuse chez nos sœurs, mais ça n’a pas marché.

L’après-midi

L’après-midi, on participait à des jeux pour améliorer l’équilibre : faire rouler une boule assez lourde le long d’une piste pour faire tomber des quilles debout, tout au fond de la salle ; du tennis de table, lancer des fléchettes au centre d’un cadre rond et d’autres choses encore.

Oui je me sentais un peu gâtée, même bien dans ma peau, là, parmi ces hommes un peu bourrus dans les bords et cependant très courtois et les physiothérapeutes étaient super encourageantes !

Après cela et jusqu’à 16h00 nous avions la thérapie occupationnelle que j’aimais beaucoup. Le but était toujours, dans mon cas, l’amélioration du tonus des muscles. On avait inventé quelque chose de tout à fait génial, voici : le patient pouvait choisir l’objet qu’il allait fabriquer. Il pourrait en garder un et les deux autres resteraient propriété du Centre pour être vendus lors de fêtes, et les recettes serviraient à racheter du matériel.

Des cages à oiseaux

 

J’ai choisi de fabriquer des cages à oiseaux pour abriter les oiseaux de passage dans les jardins, et puis, j’ai fait des chevaux à balançoire pour les enfants.

cheval

mangeoir

 

Tu choisis un modèle et tu le décalques sur du bois pas trop épais mais pas du « plywood » qui serait trop dur. Tu es prête ! On te pose alors sur une chaise un peu élevée où tu es bien en équilibre devant une petite scie électrique placée sur la table à hauteur de tes coudes pour que tu puisses en diriger la coupe ! Autour de la jambe gauche, autour du mollet et autour des muscles entre le genou et la hanche (je ne sais plus le nom) on t’applique une courroie d’un centimètre et demi environ de largeur  en cuir souple qui est connecté à un petit moteur électrique. Le moteur ne démarre que par la contraction des muscles ! C’est un effort surhumain ! Le moteur se tait et la scie s’arrête net dès que je « laisse-aller ». La contraction qui active le moteur, active la scie qui se met à scier la pièce de bois que je tiens devant moi. Une contraction : cela démarre l’espace de quelques secondes, si on arrive… au début je n’arrivais pas… on me laissait là… et tout d’un coup ça repartait pour 2, 3, 4, 5, secondes. Alors tu sciais quelques millimètres, puis un centimètre, puis encore un, et puis dix, selon l’énergie engendrée par la contraction. Persévérer faisait mal, on suait, on souffrait, on pleurait… C’était un peu comme l’entraînement d’un athlète je pense. Petit à petit et après beaucoup de séances, tu arrivais en une heure ou deux à découper les 4 petites parois d’une quinzaine de centimètres carrés, de la cage à oiseaux. Quand tu avais fini toutes les pièces, c’était la joie de construire tout ça en une vraie cage et tu pouvais la peindre aux couleurs qui te plaisaient. Et tu entendais déjà le gazouillis des merles qui viendraient s’y nicher, y faire l’amour, y déposer leurs œufs, y voir éclore les oisillons… Une de ces cages est suspendue à un arbre dans le jardin du Dr L. Laubscher, a-t-il dit à une de mes consœurs infirmière qu’il connaissait bien.

Mais le plus important, c’était les muscles qui reprenaient vie et ça faisait mal en se réveillant !

C’était fascinant. Nous étions plusieurs devant ces machines. Il y avait parfois des larmes et de gros jurons et les physios, alors, n’insistaient pas quand l’un d’entre nous en avait marre. Elles étaient formées pour nous motiver, le reste viendrait.

A 16h00, une consœur venait me chercher en voiture. Jamais en retard et j’allais, durant les premières semaines surtout, directement au lit, parfois en pleurant de misère car ce corps qui se réveillait, faisait très mal. Parfois c’était une des physios qui venait me chercher le matin et me ramenait le soir car elle habitait non loin de chez nous… On me donnait parfois une journée libre. Mais je réclamais bien vite de retourner au WRC dès le lendemain !

Il me semble que cette machine : qui réactivait la musculature par des efforts motivés par des objets à créer, était le plus efficace. C’était très bien calculé et, lorsque le muscle se fortifiait un peu, la courroie était relâchée pour continuer le « build-up ». Je n’aimais pas ça mais ces efforts ont porté des fruits.

 

Cedric

Il travaillait aux Chemins de Fers d’Afrique du Sud en tant que manœuvre. Durant une manœuvre, il fut écrasé entre deux tampons de locomotive (bumpers).

Il survécut avec seulement la moitié de son corps : tout le bas, en dessous de l’estomac, n’existait plus. Il était posé, avec ses poches d’élimination de l’estomac et d’autres organes, dans une sorte de vaste vase. Comme une immense fleur estropiée qui ne flétrit pas. Un tour de force des médecins engagés d’Afrique du Sud pour sauver la vie d’un homme. Un quart d’homme : un mythe grec. Des bras puissants et le visage d’un dieu. Sa femme l’a abandonné après l’accident. Ils n’avaient pas encore d’enfants.

 

Nous sommes devenus amis, lui et moi. Il m’a montré ses albums de photos, y compris celles de son mariage, et celles de ses exploits sportifs. Parfois, il piquait des rages car le corps – qu’il sentait – ne suivait pas la tête. Il était sous constant contrôle médical à cause du danger d’infections. Ses parents aussi l’avaient presque abandonné !

 

Je suis allée leur parler de leur fils et je crois qu’ils ont compris qu’être mutilé n’empêche pas d’aimer.

Plus tard, une fois redevenue mobile, alors que j’avais repris le travail au Cap, ce sont mes consœurs qui sont devenues la famille de Cedric. Elles allaient parfois le chercher dans le large VW Combi de la communauté. Il restait dans une espèce de chaise roulante et passait une journée avec les sœurs à Victory Park ou à Mondeor. Il n’a pas vécu longtemps. Peut-être deux années. Il est mort. Je n’oublie pas son visage, ni ses bras, ni ses mains, des belles mains parfaitement formées. Il aimait dessiner. Je n’oublie pas son regard… son âme !

Posté par Katutura à 10:58 - Commentaires [0] - Permalien [#]


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