24 août 2012

L’avion de la compassion (The mercy flight)

 

Il avait plu toute la nuit. Au tout petit matin, le chirurgien chef en orthopédie de Frère Hospital vient me chercher dans un petit avion « de la Compassion » (Mercy Flight) ! Malchance ! Pas moyen de se poser sur la piste détrempée et vaseuse de Indwe ! Il repart pour revenir quelques heures plus tard pendant que des ouvriers essayent "d'assainir" cette piste en vitesse… Le Dr Alain Smit (aujourd'hui décédé) revient … et le minuscule avion atterrit… Je suis toujours dans le vide: vide de temps, de lumière, de gens pourtant présents et que j'aperçois dans des flash d’émergences… vide de douleur !

On me met, m’a-t-on dit, comme dans un hamac et ce médecin splendide commence les soins… dans les airs.

Frere Hospital

Je reprends conscience à l'entrée de Frere Hospital dont je ne sais rien du tout. Je suis à l’horizontale. Mes yeux rencontrent d'autres yeux tout proches cette fois ; une lumière inquiète y brille. Je ne sais combien de médecins et d'infirmières sont là autour. Ils parlent. Ils m'interpellent, ils me provoquent, ils sourient. Moi aussi. Ils me disent ce qui est arrivé, où je suis: à Frere Hospital (je n'en avais aucune idée). Ils parlent. Ils veulent qu'on communique. Il y a des sourires, il y a des caresses. Je me sens provoquée, je veux répondre, je retombe dans le vide et j’en ressors comme un petit poisson vient à la surface de l'eau pour un peu d'air ou par curiosité…ou comme un petit oiseau aux ailes brisées essaye obstinément à se tenir sur ses pattes…

 

On m'a raconté que le cardiologue - j'ai oublié son nom - avait dit: "Le cœur est écrasé, il s'en va, je ne peux rien faire pour cette patiente". Le Dr Alain Smit a piqué une colère, il a dit: "Je n'ai pas fait ces va-et-vient jusqu'à Indwe pour la laisser mourir." Quel bon docteur, cet homme, ni gros, ni gras, un peu trapu avec une belle tête et des yeux bleus un peu inquiets et questionneurs, toujours. Il était là, avec ses confrères de toutes les disciplines, semble-t-il, y compris, l'ami des chevaux et des pauvres, le Dr Peter Comfort! Entre deux plongées dans le néant, je reviens à la surface et on s'explore mutuellement. Quelqu'un dit: « Vos jambes sont cassées ma sœur » (Your legs are broken, Sister !). A quoi je réponds immédiatement: « Je veux aller à l’hôpital Verwoerd à Pretoria, on connaît mes jambes là-bas ». (J’y avais fait un séjour en 1955 pour un problème de hanche justement! Une Petersen’s Pin avait bloqué l’articulation de la hanche (internal fixation) (I want to go to Prétoria Verwoerd  Hospital, they know my legs there).  Le Dr A. Smit dit avec bonté: « Oui, bien sûr, mais vous n'êtes pas transportable! »  (Yes of course, but you are not transportable, Dear!) Vide. 

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Tant de mains pleines de tendresse humaine et d'efficacité médicale!

Elles restent incrustées dans ma mémoire: la douceur et l'efficacité de ces mains amies unies pour sauver la vie d'une étrangère. Dans le vide.

Respirer

Plus rien. Le temps n'existe pas. Rien. Pas de douleur. Rien, sinon que je suis là et que je le sais. Tout d'un coup, cette chose dans mon cou et ce souffle qui coule en moi comme un petit ruisseau d’eau fraîche. C’est de l'oxygène pompé au rythme des moulins à ailes hollandais qui tirent l'eau souterraine qui nous désaltère dans les zones rurales du Transvaal. J'en avais vu beaucoup de ces moulins à eau. Même rythme, même musique comme du jazz au ralenti.

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 Un petit filet d’eau au désert

Des paires d'yeux explorent les miens quand ils s'ouvrent. J'entends, entre deux plongées dans le néant : "On vous a fait une trachéotomie". Plus moyen de dire un mot. Je peux sourire quand même, car mon corps ne me fait pas mal puisqu’il est mort.

Les médecins, qui ne comptaient ni leur peine ni leur temps, m'ont – plus tard - raconté le miracle de « l’oiseau qui respire pour vous » ( bird-respirator). 

Frere Hospital ne possédait pas encore ce type d’instrument. Mais voilà que, quelques jours auparavant (ou était-ce la veille, je ne sais pas) le représentant d'une firme était venu faire une démonstration de cet appareil aux médecins et infirmières présents. Puis, il avait repris la machine pour le stocker dans les bureaux de la firme jusqu'à ce que l'administration de l'hôpital ait décidé de l'acheter ou non.

Posté par Katutura à 10:03 - Commentaires [0] - Permalien [#]


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