24 août 2012

La semaine d'après

 

Je ne me souviens plus du jour, un lundi peut-être (ce 20 juillet 1967). Le prêtre, Fr O.H., me demande d'emmener un catéchiste à une filiale ("Outstation"): St John of the Mountain". En VW Combi. Je n'étais jamais allée en cet endroit. Le catéchiste indiquerait la route chemin faisant. C'était à plusieurs heures de grimpe sur les chemins non entretenus (dirt roads") des montagnes dénudées d'un hiver pluvieux de juillet. Je tenais le guidon du véhicule. L'aller s'est bien passé. Et là-haut sur la montagne (St John of the Mountain), j'ai vu l'humble petit logis en terre battue, brun chocolat, qui sera la demeure du catéchiste et de sa famille. Les gens du village ressemblaient aux logis en terre battue. Mon cœur battait fort. Quel dénuement !

 

Le retour

 

Nous revenions vers Indwe. Je dis nous, car la voiture était bondée de personnes faisant de l'auto stop. Je revois le ciel où chevauchaient d'énormes nuages d'orage, noirs, gris, bleutés, sombres, orange-bruns, c'était dantesque. J'avais une prémonition. Je ne sais pas de quoi il aurait pu s'agir! Nous chantions comme d'habitude et le rythme africain adoucissait les secousses cahoteuses sur la route détrempée, pleine de rigoles et de nids de poules. La VW Combi camionnette que je conduisais était ouverte à l'arrière. Elle était lourde de gens, pour la plupart des enfants et un vieil africain. Un seul. Son visage est dans ma mémoire. Il est l'un de ceux que j'avais ramassés en chemin. Bien m'en pris. Prendre des auto stoppeurs est devenu aujourd'hui impensable dans ce beau pays. Que s'est-il passé?

Oui, la route était vaseuse, boueuse. C'était juillet, donc l'hiver dans ce pays du sud. Il avait plu et il allait encore pleuvoir. La pluie froide d'une saison hivernale au Transkei-Ciskei. Je le répète, car cela me semble être la seule explication possible à l'accrochage et au dérapage qui a provoqué l'accident.

La "pick-up"

Devant nous se traînait une "pick-up", également ouverte à l'arrière ;  devant, il y avait deux hommes dont le chauffeur.

 pick-up

 

 

Elle zigzaguait un peu; nous avons cru qu'elle allait stopper et j'ai pris le risque de dépasser. Elle nous a immédiatement repassés et notre vieux combi, plutôt haut sur roues, de pivoter et de se coucher sur son flanc, moi dessous, "knocked-out ". La porte glissière, sans fermeture de sécurité, s'était ouverte. J'ai été éjectée, ou j'ai simplement basculé. Je ne sais pas. Personne ne sait. Personne ne fut blessé, ni les trois ou quatre personnes à l'avant avec moi qui tenais le guidon, ni Ntate, le vieil africain à qui je dois la vie, ni la volée d'enfants qui, ont-ils raconté, sautèrent de l'arrière comme autant de petits lapins agiles et étonnés.

 

Le corps, jusqu'au cou, est coincé sous le flanc du Combi. La tête, les épaules et les bras sont en dehors. Libres. Sains et saufs.

J'ouvre les yeux, je vois, à une immense distance, les visages curieux d'une foule d'enfants penchés vers moi. Ils ne savent que ressentir de cette situation imprévue, presque comique pour eux. On se sourit. Presque.

Je tombe et retombe dans le vide pour en émerger, retomber, émerger, retomber dans un trou, un vide. Je ne sens rien. Ni physiquement, ni autrement. Ntate, je l'appris plus tard, avait couru vers l'endroit le plus proche, une ferme, et vers le poste de police, juste à côté. Ce sont les policiers qui m'ont retirée de dessous le flanc du VW Combi pour me déposer à l'arrière de la  pick-up de police, sur une planche, ce n'était pas une ambulance. Assez cocasse, quand j'y pense, d'être ramassée par un pick-up de la police, avec beaucoup de soin, j'en suis sûre. Ils m'emmenèrent vers un minuscule dispensaire-hôpital, à Indwe justement, où un jeune médecin faisait sans doute un stage en zone rurale. Je ne me souviens plus de son nom. J'aimerais tant pouvoir le retrouver car c'est à lui, comme à Ntate, et à tant d'autres, que je dois la vie. Dans une "émergence", j'ai vu son visage et je le revois alors que j'écris. Il était jeune, il était beau et, surtout, il était là.

Posté par Katutura à 09:49 - Commentaires [0] - Permalien [#]


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