22 août 2012

L'accident

J'avais dit non.

Lors de la rédaction de "Histoire inavouée de l'apartheid", qui est un témoignage, comme on dit en Suisse, enraciné en Afrique australe et plus particulièrement en Afrique du Sud, des amis m'aidaient: ils lisaient les textes, indiquaient des erreurs de style et d'orthographe, commentaient parfois, et critiquaient aussi. C'était me rendre service.

 En page 167 du livre, on trouve quelques lignes au sujet d'un accident:

 "Ce matin de juillet 1966 allait ouvrir d'autres horizons, d'autres chemins, un autre cheminement et d'autres défis qu'on ne peut prévoir, car on fermerait les yeux. On ne voudrait pas.

Il faisait un vent glacial, il avait plu. Les nids de poules des routes étaient pleins d'eau et de boue gluante. De gros nuages bleu gris roussis, presque noirs, à l'architecture dantesque, tapissaient le ciel. La terre était de parchemin rouge-ocre. Le Père de la Mission (Father O.H.) me demanda d'emmener un catéchiste à "St John of the Mountain". Une mission, comme le nom l'indique, dans les montagnes, dédiée à l'apôtre Jean. Je ne m'étais jamais rendue en  ce lieu, mais le catéchiste indiquerait le chemin pendant que je conduirais le VW Combi. La camionnette fut bientôt bourrée d'auto stoppeurs, des enfants et des femmes pour la plupart, et un vieillard, tout seul.

Sur le chemin du retour, ce fut l'accident. Qui me fit vivre, deux ans durant, dans le monde doublement à part des hôpitaux. Il me fut donné d'explorer ce monde, d'y rencontrer ses habitants, malades, soignants, domestiques."

 Je n'ai rien écrit de plus de cette expérience-là. Les amis disaient parfois:  "Pourquoi tu ne racontes rien sur cet accident, dont nous avons eu des échos par tes parents ici, et qui t'a valu deux années de séjour dans les hôpitaux d'Afrique du Sud?"

J'ai simplement répondu "non". Sans explication. Durant ces deux années de retour à la vie,  à la mobilité, des relations intensément humaines avaient été vécues. Il me semblait qu'en parler serait exposer, dévaloriser ces trésors relationnels profondément personnels, communs et communautaires. Ils ne m'appartiennent pas, pensais-je… ces souvenirs vivaces qui, parfois, tournent au cauchemar et pas seulement de nuit. Aujourd’hui encore…

Posté par Katutura à 13:04 - Commentaires [0] - Permalien [#]


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